Achaïra n°178 : En toutes saisons, offrez des livres !

En toutes saisons, offrez des livres !

 

Peintres et Vilains est un livre magnifiquement illustré de reproductions de Dürer, Grünewald, Cranach l’Ancien, Urs Graf, Holbein le Jeune et de quelques autres comme « le Maître de Pétrarque » qui reste un inconnu ; livre qui nous éclaire sur les liens qui existaient, de part et d’autre du Rhin, autour de 1525, entre les paysans en guerre et les artistes du moment ; guerre animée par ceux qui s’étaient révoltés contre la papauté et ses indulgences grassement payées, mais aussi contre ceux qui accaparaient les richesses difficilement extraites du sol et qui s’étaient approprié bois, étangs et terres communales, nous nommons les nobles, les couvents et la bourgeoisie naissante. La répression fut terrible. Ainsi estime-t-on que, sur 300 000 paysans qui se révoltèrent, environ 100 000 furent massacrés par différentes armées parmi lesquelles se distingua celle d’Antoine, duc de Lorraine à qui son frère demanda : « Qui donc nous nourrira si tu tues tous les paysans ? »

Comme à chaque fois que l’on remet en cause la domination, les bouleversements sociaux et religieux de ce temps accompagnèrent des révolutions artistiques et techniques diverses. Là, sur les images, on osa représenter le peuple dans sa vie quotidienne.

Pour entrer dans l’histoire, nous est conté le périple d’un paysan, ancien lansquenet, qui part à la recherche d’un peintre capable de reproduire sur une bannière de soie bleue l’image du brodequin à lacer que portaient les croquants de l’époque, le Bundschuh, une simple godasse mais qui symbolisait la liberté. Plusieurs artistes se déroberont à la tâche par crainte des sanctions. L’un accepta, et il en fut d’autres, peintres, graveurs, dessinateurs, etc., qui témoignèrent de leur temps, époque de misère, de révoltes, de massacres, mais également de liesse et de fêtes par le biais, entre autres, de divers bois gravés ou de gravures sur cuivre qui nous donnent à voir artisans au travail et danses de paysans… en armes. De ces artistes, il en fut un certain nombre qui s’engagèrent carrément dans la lutte et le payèrent de leur vie comme ce Jörg Ratgeg − sans doute celui qui peignit la bannière − et qui périra tout simplement écartelé et sans avoir en rien renié ses convictions.

L’auteur, Maurice Pianzola, est un Genevoix d’origine italienne mort en 2004. De lui, on peut lire un Thomas Munzer publié chez Ludd, un Munzer qui rêve d’un monde où « il n’y aura ni empereur ni pape, ni princes ni cardinaux, ni chevaliers ni banquiers, mais comme dans l’Église primitive, chacun travaillera et les biens seront communs ».

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Le deuxième volume que je vous propose, lui aussi agréablement illustré, mais d’une allure tout autre, devrait intéresser ceux et celles qui écoutent Achaïra, l’émission bordelaise de la Clé des ondes, car l’auteur, Bruno Montpied, spécialiste d’art brut, d’art naïf ou d’art populaire insolite, par une plume éclairée, prend la défense d’une artiste de la région − Andrée Acézat (1922-2009) − qui s’est employée, à partir de ses 70 ans, à « oublier » tout ce qu’elle avait appris à l’école des beaux-arts et des arts décoratifs de Bordeaux pour dessiner, quasiment à la façon d’un enfant, sur de « méchants » papiers, des bonshommes et des bonnes femmes comme ce Portrait de la mère Bordier ou ce Cocu qui a mis une branlée à sa nana.

Plusieurs drames expliquent sans doute ce nouveau départ de l’artiste, cette renaissance, ce retour à l’enfance qui va s’accompagner d’un regard plus « acéré » sur le monde extérieur en même temps que d’une plongée dans son propre monde intérieur.

Cet art « qui sait trouver les raccourcis les plus directs entre expression et perception », écrit Bruno Montpied, « implique un tel bouleversement du regard qu’il peut entraîner une attitude tout à fait conflictuelle avec l’organisation sociale qui régit actuellement nos vies, car cette attitude de sensibilité-création n’entre pas nécessairement en phase avec la philosophie de rendement et les sacro-saintes lois du profit ». Andrée Acézat n’a jamais cherché à « vendre » ses œuvres.

Cela étant, il nous paraît pour le moins difficilement explicable que quelques productions de cette créatrice n’aient pas une place au musée de la Création franche à Bègles ; son mari, Lino Sartori, tout aussi créateur et dont quelques œuvres sont également reproduites dans ce petit bouquin, pourrait l’accompagner…

Bruno Montpied anime chez L’Insomniaque la collection « La Petite Brute ».

Maurice Pianzola, Peintres et Vilains.

Les artistes de la Renaissance et la grande guerre des paysans de 1525,

L’Insomniaque, 2015, 162 p.

Bruno Montpied, Andrée Acézat, oublier le passé, L’Insomniaque, 2015, 80 p.

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