Pierre Clastres

Détenir le pouvoir, c’est l’exercer ; l’exercer, c’est dominer ceux sur qui il s’exerce : voilà très précisément ce dont ne veulent pas (ne voulurent pas) les sociétés primitives, voilà pourquoi les chefs y sont sans pouvoir, pourquoi le pouvoir ne se détache pas du corps un de la société. Refus de l’inégalité, refus du pouvoir séparé : même et constant souci des sociétés primitives. Elles savaient fort bien qu’à renoncer à cette lutte, qu’à cesser d’endiguer ces forces souterraines qui se nomment désir de pouvoir et désir de soumission et sans la libération desquelles ne saurait se comprendre l’irruption de la domination et de la servitude, elles savaient qu’elles y perdraient leur liberté.

Pierre Clastres
extrait de Recherches d’anthropologie politique

Nous savons simplement que, par nécessité naturelle, la première figure de la société a dû s’instituer selon la liberté, selon l’absence de la division entre tyran oppresseur et peuple amoureux de sa servitude. Survient alors le malencontre : tout se renverse. Il résulte de ce partage entre société de liberté et société de servitude que toute société divisée est une société de servitude. C’est dire que La Boétie n’opère pas de distinction à l’intérieur de l’ensemble constitué par les sociétés divisées : il n’y a pas de bon prince que l’on puisse opposer au mauvais tyran.

La Boétie se soucie peu de caractérologie. Qu’importe en effet que le prince soit d’un naturel aimable ou cruel : n’est-il pas, de toute manière, le prince que le peuple sert ? La Boétie cherche non en psychologue, mais en mécanicien : il s’intéresse au fonctionnement des machines sociales. Or, il n’y a pas de glissement progressif de la liberté à la servitude : pas d’intermédiaire, pas de figure d’un social équidistant de la liberté et de la servitude, mais le brutal malencontre qui fait s’effondrer l’avant de la liberté dans l’après de la soumission.

Qu’est-ce à dire ? C’est que toute relation de pouvoir est oppressive, que toute société divisée est habitée d’un Mal absolu en ce qu’elle est, comme anti-nature, la négation de la liberté.

Pierre Clastres
extrait de Liberté, malencontre, innommable

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *