Achaïra n°173 : Il est question de la « valeur »

Il est question de la « valeur »

Un jour, l’empereur convoqua Nasreddin à la cour.

− Dis-moi, tu es un mystique, un philosophe, un homme qui pense hors des sentiers battus. Je m’interroge sur le problème de la valeur. C’est une question philosophique intéressante. Comment établit-on la vraie valeur d’une personne ou d’un objet ? Moi, par exemple. Si je te demandais d’estimer ma valeur, que dirais-tu ?

− Eh bien, je dirais environ deux cents dinars.

L’empereur fut sidéré.

− Quoi ? Mais la ceinture que je porte vaut deux cents dinars !

− Je sais, dit Nasreddin, j’ai tenu compte de la valeur de la ceinture.

*

C’est en faisant preuve d’une grande érudition et en parsemant son ouvrage (Dette : 5000 ans d’histoire) d’extraits de contes, de légendes et de fables, d’anecdotes et de faits historiques, de citations des différents livres religieux du monde, de bribes de roman et de tout un ensemble foisonnant d’emprunts divers et variés que David Graeber − qui est anthropologue et économiste − allège ce volumineux recueil. Sans doute est-ce la raison pour laquelle ce livre se lit si agréablement.

Dans ce travail, il est donc question de la « valeur » ; et, tout naturellement, de la monnaie, du crédit et de la dette.

Mais il ne s’agit pas que de dette d’argent, il s’agit de ce que l’on doit globalement à sa mère, à la société et à l’univers tout entier.

Et, à ce compte, il est évident, à tout jamais, qu’il sera impossible pour chacun de payer sa dette. D’ailleurs, un monde où chacun ne devrait rien à personne, sans solidarité d’aucune sorte, sans entraide, serait un monde invivable.

Cependant, depuis des millénaires, tous les oppresseurs et tous les exploiteurs armés de toutes les violences possibles ont prétendu que leurs victimes leur « devaient » quelque chose ; la vie, par exemple, qu’ils leur avaient laissée sauve.

Faut-il payer ces dettes-là ?

Bien sûr que non ! Surtout les dettes contractées notamment par des dictateurs et autres chefs d’État du tiers-monde et d’ailleurs, et dont leurs peuples devraient s’acquitter.

Aussi faut-il abolir la dette et détruire le FMI, déclare David Graeber.

Il est dit qu’on aurait inventé la monnaie parce que le troc c’est difficile.

Ce qui est vraisemblable, c’est qu’une monnaie virtuelle, fictive, aurait préexisté à tout ; autrement dit un moyen de comparaison de la valeur des « choses ».

La monnaie, elle, n’étant pas une « chose », mais une simple unité de mesure abstraite qui représente une dette ou un crédit.

Oui, le troc en soi, de fait, est impraticable : comment échanger deux choses qui n’ont aucune qualité commune ? Ce n’est possible qu’en les comparant toutes deux à une troisième chose qui ne sert à rien. Oui, si j’ai une chèvre et que je veuille des chaussures, et que celui qui a des chaussures ne veuille pas de ma chèvre, il me faudra bien inventer des moyens de comparaison, une monnaie d’échange en quelque sorte.

Graeber décrit ainsi nombre de choses qui ont servi de monnaie : cauris, bouts de métal, peaux, etc., et surtout des entailles sur des bouts de bois indiquant une créance ; et que chacun, tant le débiteur que le créancier, emportait de son côté pour mémoire.

Historiquement, donc, l’existence du troc ne se vérifie nulle part. Et si la monnaie a été inventée, c’est par les États pour payer les soldats.

« Quelles qu’aient été leurs origines, monnaies et marchés se sont surtout développés pour nourrir la machine de guerre. »

« D’un côté, la violence : chez les hommes qui vivent de violence, qu’ils soient soldats ou gangsters, l’honneur est presque invariablement une obsession, et les atteintes à l’honneur passent pour la justification la plus évidente des actes de violence. »

Par ailleurs, « nous parlons de dettes d’honneur et d’honorer ses dettes ; en fait, la transition entre les deux offre la meilleure piste pour comprendre comment les dettes émergent des obligations… »

Rappelons que, dans Comme si nous étions déjà libres, Graeber nous avait déjà signalé que la dette était un moyen de gouverner les gens et de les tenir sous emprise, comme c’est le cas aux États-Unis où un Américain sur sept est poursuivi par les agences de recouvrement.

Aussi, associer la dette à la culpabilité est une forme de violence insidieuse dont il faut se libérer.

Jetons dès maintenant l’opprobre sur tous les créanciers et abolissons les dettes !

Je vous parlais du livre de

David Graeber, Dette : 5000 ans d’histoire

Les liens qui libèrent éd., 2013, 624 p.

Bonsoir à qui nous écoute !

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