Achaïra n°172 : Toi qui n’as jamais fait la sieste les volets mi-clos un après midi d’été

Chronique du Docteur G.

Toi qui n’as jamais fait la sieste les volets mi-clos un après midi d’été,

J’ai décidé de t’écrire aujourd’hui car tu ne te rends certainement pas compte des questions philosophiques que tu manques en privant tes après midis d’un repos plus que bienfaisant.

Ah la sieste… Éloge de la lenteur la sieste ne se fait pas rapidement entre deux cafés, pourvoyeuse de santé elle apporte le repos que peut-être tu ne prends pas assez la nuit, sujette à câlins elle inspire les crapuleux… Alors la sieste, que ne la fais-tu pas ? (1)

Et puis la sieste, l’été, c’est beau, ça flatte la part d’esthète qui sommeille en toi. Et bien il est temps de réveiller l’esthète tout en te laissant emporter par la torpeur envahissante de la sieste d’un après midi d’été.

Mais oui quoi, ne trouves-tu pas cela beau ce dégradé d’ombres du coin du mur jusqu’au rai de lumière, qui lui fend la chambre du volet entr’ouvert à la cloison d’en face ? Ne dirait-on pas la longue lame d’un couteau de photons qui aurait découpé une fente dans le volet, ménageant une ouverture vers un monde imaginaire qui se situerait au delà de cette pièce (2).

Et cette lumière, en y regardant bien, n’est-elle pas dansante, mouvante, de toutes les poussières volantes qui la traversent, poussières qu’il nous serait bien difficile de distinguer si les volets étaient grands ouverts ? Ce ballet de poussières (3) n’est-il pas gracieux, n’est-il pas beau ?

Au fait, ce n’est pas banal cette histoire ; diminuer la luminosité nous permet d’observer un phénomène (le vol des poussières, tu vas suivre nom d’un chien!) qui serait demeuré inaperçu au grand jour. Que sont ces poussières portées par l’atmosphère ?

Un certain Leucippe, un philosophe grec, a tenté de fournir une réponse. Selon lui, ces poussières seraient des éléments ne pouvant être divisés (il les nommera « atome » qui signifie « que l’on ne peut couper ») qui constitueraient l’air que nous respirons.

Mais si l’air, pourtant impalpable, est constitué d’atomes, ne serait-ce le même phénomène qui constituerait la matière ?

Selon Leucippe objets inanimés comme objets animés ne sont que la combinaison d’atomes invisibles organisés en « simulacres », selon son mot, ces apparences n’étant conservées que durant l’existence des sus-mentionnés objets. À la fin de leur existence les atomes seraient à nouveau éparpillés et seraient libres de se combiner entre eux pour former de nouveaux simulacres. Une autre interrogation découle de cette conclusion ; nous autres humains qui sommes des objets animés, ressentons notre esprit être hébergé par notre corps : celui-ci survit-il à l’atomisation de ce dernier ? Autrement formulé, avons-nous une âme persistant après notre mort ?

Leucippe répond que non, ce que nous ressentons comme étant l’esprit ne serait qu’un simulacre atomique également.

Peut-être faut-il préciser désormais que Leucippe était un philosophe présocratique d’il y a deux mille cinq cents ans à peu près (4) et que la doxa a plus retenu les idées de Platon (5) qui affirmait que l’âme survit au corps, faut dire que ça arrangeait pas mal les théologiens qui avaient le pouvoir.

Or, depuis le début du dix-neuvième siècle et les travaux de Dalton, vite suivis par ceux de Gay-Lussac et d’Avogadro, nous savons que la matière, vivante ou non est précisément constituée d’atomes qui se lient entre-eux, formant les molécules. Certes, ces atomes peuvent être divisés ainsi : protons et éventuellement neutrons constituant le noyau, et électrons gravitant autour. Par exemple l’hydrogène, principal constituant du Soleil est constitué d’un proton et d’un électron tournoyant sans relâche autour, le carbone, atome majeur de la vie, lui est constitué pour sa part de six protons, six neutrons et six électrons organisés en deux couches.

Toi qui n’as jamais fait la sieste les volets mi-clos un après midi d’été, peut-être te faut-il t’attarder sur le Soleil, étoile autour de laquelle gravite la planète qui nous héberge.

Gigantesque boule de feu (6), l’étoile tire son énergie du fait qu’elle fusionne des atomes d’hydrogène pour en fabriquer un plus complexe et plus stable : l’hélium (7). Plus stable ? Je te renvoie à un certain Zeppelin Hindenburg pour t’en convaincre. Aussi le Soleil étant fini, il parviendra un jour (8) à l’épuisement de son hydrogène. Et alors ?

Et alors comme toute étoile de son genre il en viendra à élaborer des éléments de plus en plus complexes, d’abord le carbone qui est la fusion de trois atomes d’hélium et l’oxygène qui est la fusion de quatre atomes d’hélium et ainsi de suite. À la fin de sa vie il enflera, se ratatinera, puis il explosera disséminant dans son entourage atomes et molécules qu’il aura produits.

Si ce que je viens de te relater t’inquiète, tu possèdes encore d’un peu de temps devant toi pour faire une sieste les volets mi-clos un après-midi d’été. En effet il va falloir attendre environ un milliard d’années avant que la dilatation du Soleil englobe notre planète et carbonise toute forme de vie présente dessus ou dedans.

Mais que rajoute l’astrophysique à tout cela ? Les atomes, dont la Terre et ses occupants sont constitués, sont des résidus d’étoiles mortes, qui eux mêmes seront éparpillés à nouveau à la fin de l’existence du Soleil !

De ce fait, Leucippe et astrophysique décrivent un même phénomène plus ou moins cyclique de genèse, dispersion, agrégation des atomes.

Alors quoi ? L’humain n’est qu’une nouvelle combinaison d’atomes recyclés de l’Univers. Rien de plus. Comment alors se prévaloir d’une quelconque supériorité biologique ou physique sur autrui ? Il ne peut y avoir de cohérence dans un tel postulat. Chaque être humain n’est qu’un résidu de poubelle cosmique, comment les hiérarchiser alors ? Physiquement nous sommes de la même insignifiance, aussi je rejette toute hiérarchie de valeur entre les individus de mon espèce. Être, malgré l’improbabilité de la chose, devrait nous contenter, les autres étant nos alter ego, un peu nous en somme.

Et si les atomes de nos esprits se dispersent à notre trépas, que notre âme n’existe pas, n’en sommes nous pas un peu réduits, diminués ?

C’est vrai que ça ampute d’une part d’espoir, mais cela affranchit des divinités. Ne subsistant pas, nous n’avons aucun compte à leur rendre post mortem ni ante mortem non plus, et donc sommes contraints à être libres et détachés d’hypothétiques êtres suprêmes.

Nous sommes des déchets libres, pas de quoi être fier, pas de quoi emmaverder son prochain, pas de quoi se laisser marcher dessus non plus : de libre à libertaire il n’y a qu’un pas. Profitons de notre condition juste pour jouir de tout : de libertaire à libertin il n’y a qu’un doigt.

Allez, je te sens mûr(e) pour que demain tu t’essaye à une bonne sieste. Remercie le Soleil et les étoiles en laissant poindre leur lueur à tes volet mi-clos, installe-toi confortablement dans ton lit, laisse-toi aller et médite ces données.

Si toutefois ton lit n’est pas assez confortable ou que tes volets ne sont pas bien orientés, viens me voir, nous siesterons ensemble, il fait toujours beau chez moi.

Caresses et bises à l’œil et surtout ne lâche rien.

Dr G.

(1) Si tu me prétends que la sieste te fatigue, je te réponds, et catégoriquement encore !, qu’en y mettant du tien et avec un peu d’entraînement il n’y paraît plus : La sieste est un sport où chacun peut être un athlète !

(2) Je rappelle qu’avant de sombrer dans le sommeil de la sieste, nos idées ont le droit de divaguer un brin, portées par l’état hypnagogique qui nous gagne peu à peu.

(3) À ne pas confondre avec le balais à poussière.

(4) Environ -460 à -370 avant notre ère.

(5) -428/427 à -348/347 avant notre ère,

(6) Je te rappelle que le Soleil a un diamètre 109 fois supérieur à celui de la Terre et une masse 328900 fois plus importante.

(7) Un proton, un neutron, deux électrons.

(8) Haha ! pour le Soleil il fait toujours jour !

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