Achaïra n°172 : Douceur de l’aube

Protestation suprême

En octobre 1949, en proclamant la République populaire, le Parti communiste chinois installe sa dictature ; un despotisme bureaucratique implacable et qui demeure intact encore aujourd’hui.

En 1958, son pouvoir stabilisé, et pour stimuler l’économie de ce pays, à l’époque encore largement sous-développé, le Grand Timonier lance la politique dite du Grand Bond en avant : collectivisation agricole forcée, travaux publics démesurés et industrialisation insensée. C’était, selon Mao, la voie spécifiquement chinoise du socialisme qui se voulait différente de celle du « grand frère » russe.

L’expérience se soldera par une hécatombe : 15 à 40 millions de Chinois mourront de faim dans les campagnes tandis que les villes seront rationnées.

À la fin de 1961, après une période de fâcherie sur la façon de mettre en place le socialisme, l’URSS rompt ses relations avec la Chine en l’accusant de nationalisme. De leur côté, les Chinois accuse l’URSS de déviationnisme.

C’est au début de 1964 que la France et la Chine établissent des relations diplomatiques. Et, très rapidement, un groupe d’étudiants de l’École des langues orientales de Paris est envoyé enseigner le français dans ce pays dit communiste ; cinq se retrouveront à Nankin et quelques autres à Pékin.

Nous sommes à la veille de la « Grande révolution culturelle prolétarienne » qui démarrera en 1965. Cette agitation avait pour but de permettre à Mao de reprendre le contrôle de l’État et du Parti communiste. Une nouvelle classe dirigeante chinoise était née, une bourgeoisie rouge autoritaire et arrogante qui fera également preuve de la plus grande corruption. Ces nouveaux tenants du pouvoir ne croyaient, bien sûr, plus du tout − s’ils y ont jamais cru − aux slogans optimistes et délirants dont ils inondaient un peuple qui vivait, paraît-il, au pays de la Grande Harmonie.

Cependant, à Nankin, en cette année 1964, un jeune Parisien sans doute encore très naïf, et qui enseignait le français, tout en étudiant le chinois, noue un lien amoureux et clandestin avec une de ses élèves nommée Hsi Hsiao-jeou (Douceur de l’aube).

C’était ignorer les consignes d’un Parti qui avait installé une chape de terreur sur le peuple ; un Parti communiste puritain dont la police avait un œil ouvert sur ces « amis étrangers », ces potentiels « agents de l’impérialisme ». Régnait donc la plus grande méfiance à l’égard de ces enseignants qui étaient sûrement des espions et, sans aucun doute, des ennemis du peuple chinois. Car, oui, cette relation amoureuse faisait fi de la morale militante de l’époque dans ce pays qui prônait entre autres la chasteté avant le mariage.

Malgré la discrétion des tourtereaux, la surveillance de la police fit son œuvre, et, rapidement, la jeune femme sera exilée dans une province lointaine.

Et puis le temps passa, et ce fut une longue attente pour le jeune Français…

… qui apprendra, bien plus tard, après de longues années de silence, que son amie, revenue à Nankin au beau milieu des affrontements sanglants entre les différentes factions des gardes rouges, sera sommée de se présenter devant une assemblée du peuple pour y être accusée du crime d’« intelligence avec l’étranger ».

Refusant cette humiliation, Douceur de l’aube, du haut des bâtiments de l’université, se jettera dans le vide, renouant ainsi avec la tradition du suicide comme protestation politique suprême.

Je vous parlais du livre d’Hervé Denès, Douceur de l’aube. Souvenirs doux-amers d’un Parisien dans la Chine de Mao, édité par L’Insomniaque en 2015. Il fait 96 pages.

Bonsoir à toutes et à tous

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