chronique de la désobéissance – Du questionnement de l’Histoire

Du questionnement de l’Histoire

Ce qui est passé est passé : on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve. Pouvons-nous, cependant, tirer un enseignement des pratiques militantes de ceux qui nous ont précédés ? Pouvons-nous être critiques ? Est-ce utile ?

C’est pourtant, en quelque sorte, le questionnement d’À contretemps, le bulletin de critique bibliographique qui « n’a pas de prix, juste des frais » et qui fait paraître son numéro 47 de décembre 2013 (Freddy Gomez, 55, rue des Prairies, 75020 Paris).

Le dossier principal est consacré à un moment historique particulier : la résistance libertaire au franquisme, qui mobilisa nombre de militants de 1939 à 1975, date de la mort de Franco ; dossier qui se veut « une approche critique assumée ».

De quoi s’agit-il ? L’édito nous le dit :

« Il faut nécessairement sortir de la légende et du martyrologue pour saisir, au plus près de ses contingences, la réalité d’un combat qui fut tout à la fois glorieux et hasardeux. »

Tout en précisant :

« On peut admettre, aujourd’hui, que [ces] faits d’armes, finalement peu nombreux et souvent dérisoires, n’eurent aucun effet d’usure réel sur le régime policier qui s’était mis en place… »

« En clair, elle [la résistance] rata non seulement la plupart de ses cibles, mais le prix dont elle paya ses engagements fut très lourd en pertes humaines. »

Fut-elle « inutile ou contre-productive » cette opposition armée ?

« Les résonances symboliques de cette résistance portent encore. Et assez loin », est-il écrit. Prolongement déchirant d’un débat intérieur entre fidélité au passé et lucidité présente qui sont contradictoires.

Ces quelques citations sont là pour annoncer le propos, mais nous ne saurions trop recommander de se reporter à l’intégralité du bulletin.

Il ne s’agit pour nous, par rapport à cette « approche critique », que d’être à l’écoute d’une réflexion plutôt douloureuse ; et, dans cette courte chronique, d’accompagner un questionnement qui peut se faire aujourd’hui dans une relative sérénité, sans s’attirer les foudres des gardiens d’une certaine orthodoxie.

Mais arrêtons-nous sur un entretien réalisé en 1976, consacré à Mariano Aguayo Morán (1922-1994), membre de Los Manos, groupe d’action qui se manifeste de 1946 à 1950 et qui a comme principale idée en tête : tuer Franco. C’est aussi l’époque où l’on pense que le franquisme ne survivra pas à la défaite du nazisme.

La liquidation d’un phalangiste qui avait lui-même exécuté le père d’un des protagonistes pose le problème de « ce qui est politiquement acceptable et de ce qui est moralement condamnable ». Mariano Aguayo Morán déclare :

« Il y avait dans notre engagement un désir évident de vengeance personnelle contre lequel il fallait impérativement lutter, ne fût-ce que pour garder notre humanité. »

Avec cela, il dit encore :

« Malheureusement, j’insiste, parce que ce type d’activités − expropriations, dirons-nous, pour ne pas dire braquage − finissaient par prendre le pas sur toutes les autres en nous transformant en professionnels de l’attaque à main armée. Avec tous les risques que cela supposait, du reste, dont le principal était politique. Notre terreur à tous était de “tomber” dans un de ces braquages et de passer pour des malfaiteurs quand nous étions des résistants… »

La conscience était grande d’agir devant l’indifférence sinon l’hostilité d’une opinion qui appréciait peu les coups de main des militants.

« Cette activité induisit, dans nos rangs, des dérives. Elles furent plus fréquentes qu’on le pense et qu’on le dit. Passé le premier instant de dégoût qu’inspirait cette pratique, certains finirent par se convaincre que c’était là le moyen de se procurer facilement de l’argent et de ne plus travailler. J’en ai connu beaucoup. »

Plus loin, Mariano nous dit encore ceci :

« Rationnellement, cette décision de repartir en Espagne relevait donc du suicide. Pour la comprendre, il est nécessaire, je crois, de se référer au profil psychologique des hommes qui formaient ces groupes d’action, le nôtre mais aussi celui de Sabaté ou celui de Facerias. L’engagement extrême qui était le leur les rendait incapables de s’adapter à la réalité d’une situation qui, examinée froidement, aurait évidemment dû les dissuader de poursuivre dans cette voie. Passer à autre chose, pour eux, c’était impossible. Leur vie, il ne pouvait la concevoir que vécue de cette façon. Il y avait, à n’en pas douter, une grande part de don-quichottisme dans cette attitude : même si le combat était vain, il devait être mené jusqu’au bout. »

Avec le recule et une certaine forme de lucidité il rajoute ces mots :

« Si on fait le bilan de ces années, il faut bien reconnaître que le négatif l’emporte nettement sur le positif. D’abord, nous avons perdu, dans cette aventure, quantité de militants, et probablement les meilleurs. […] Tout cela, il ne faut pas le taire, nous avons même l’obligation de le dire, ce qui n’enlève rien au respect que doivent nous inspirer des destinées comme celles de Wences, Simón, Plácido et beaucoup d’autres. »

Ne pas se taire et expliquer et, pour cela, « se référer au profil psychologique des hommes qui formaient ces groupes d’action ».

Si ces hommes, individuellement, montraient une posture militante particulière, n’était-elle pas le reflet d’une attitude plus générale, partagée quasiment par tous, qui dénotait une incapacité d’imaginer d’autres façons de faire et d’agir, l’impossibilité pour eux de « passer à autre chose ».

Est-ce très différent aujourd’hui ?

Le bulletin fait l’éloge d’un ouvrage récent sur le sujet − Les Passeurs d’espoir de Guillaume Goutte aux Éditions libertaires − qui, à l’instant présent, n’est pas encore disponible en librairie.

On pourra consulter, par ailleurs, le site « Los de la sierra », dictionnaire des guérilleros et résistants antifranquistes, composés d’hommes et de femmes de toutes tendances (anarchistes, communistes, socialistes et sans parti), qui ont participé pendant près de quarante ans (1936-1975),souvent au prix de leurs vies ou de longues années de prison et souvent dans une indifférence générale, à la lutte contre la dictature franquiste. Ce travail, commencé il y a plus de vingt ans par l’historien libertaire Antonio Téllez Solá (1921-2005) en collaboration avecRolf Dupuy, se poursuit avec ce dernier.

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