feuilleté d’écritures de Bertille Amel

Lucie

Jeudi 28 octobre 2010, 17 h 30, gare Saint-Lazare. Septième journée de grève et de manifestations contre la réforme des retraites. C’est la seconde fois que Lucie vient me rendre visite depuis que je suis seule, sans son grand-père. Moment privilégié, rencontre réjouissante. Je suis encore essoufflée et un peu écrasée contre le préfabriqué qui sert de point d’information. Cette gare est en perpétuels travaux, cela n’en finit pas. Les bruits et les cris de la rue, les échos des slogans lancés dans le lointain parviennent encore à mes oreilles. « La retraite à 60 ans, on s’est battus pour la gagner, on se battra pour la garder. » « Grève générale jusqu’au retrait total ! » et encore : « Métro, boulot, caveau ? » La manifestation n’est pas terminée et bourdonne jusque dans le grand hall plein de courants d’air. L’air est gris et poussiéreux J’ai abandonné mes compagnes et compagnons de protestation pour ne pas rater ce rendez-vous, précieux. J’ai des tiraillements dans les jambes d’avoir tant piétiné et marché. Des cordons de CRS sont postés à l’intérieur du grand hall, du côté des entrées. Beaucoup de monde, de bousculade devant les rails déserts, les panneaux qui n’affichent aucun départ, aucune arrivée.

Des employés de la SNCF en uniforme font les cent pas par petits groupes, un peu énervés ; on ne sait s’ils sont là pour renseigner, pour surveiller, s’ils sont réquisitionnés ou tout simplement non grévistes… Je demande à tout hasard si des trains sont prévus en provenance de Pontoise. Ils ne savent pas, donnent une non-réponse du bout des lèvres. Je suis prise d’angoisse devant ce vide. Et s’il n’y avait aucun train ? Alors, c’est fini, je ne la verrai pas, peut-être, ou si peu. Je sais qu’elle doit repartir chez elle, dans le Sud, dimanche matin. C’est la fin des vacances. On n’a déjà que deux jours devant nous, deux pauvres petits jours et une soirée, celle de cette journée. Mon cœur se serre. Je m’inquiète, je me tends un peu, rajuste mon sac à dos,  regarde la pendule : il n’est que 17 h 35, le rendez-vous est prévu à 17 h 45. Rien n’est perdu. Au contraire, le moment approche. Je suis fatiguée, un peu désespérée aussi de ces mobilisations à répétition depuis deux mois qui n’aboutissent pas, se heurtant à un mur de mépris. Et je suis en colère, une colère toute privée celle-là ; colère contre l’autre grand-mère, la grand-mère de sang, qui me voue une haine inextinguible depuis près de trente ans, depuis que, son mari l’ayant quitté, je vivais avec lui, entretenant de bonnes relations avec leur fils, puis avec son épouse, les parents de la petite. Pourquoi ne m’a-t-elle pas envoyée celle-ci hier ? La manifestation, les grèves, les perturbations dans les transports, c’était programmé !

Risquer que sa petite-fille, notre petite-fille, ne puisse venir me rejoindre pour deux courtes journées faute de train ! Ma petite Lucie, qui ne revendique pas encore fermement ses désirs et reste otage de ces sempiternelles querelles muettes de grandes personnes. C’est pourquoi je m’efface, ne dis rien, ne proteste pas, ne veux surtout rien mendier, pour la protéger, ne rien gâcher, profiter d’elle au maximum. Je continue donc malgré tout à faire bonne figure. Et j’attends…

Pourtant j’aurais tant aimé marcher avec elle de la place de la République à Saint-Augustin. Je lui aurais expliqué, lui aurais fait rencontrer les amis qui m’entourent encore plus depuis la mort de son grand-père. Nous aurions levé le poing ensemble, admiré et applaudi le si beau carré de tête du Théâtre du Soleil avec la phrase de Romain Rolland en exergue : « Quand l’Ordre est injustice, le Désordre est déjà un commencement de justice », l’immense marionnette avec sa balance symbole de la justice, nous aurions couru avec l’équipe de SUD-Rail et ses fusées colorées et fumantes, soutenu avec vigueur les groupes de femmes qui réclament une retraite décente, chanté l’Internationale. Lucie ne connaît pas l’Internationale, elle ne vit pas dans ce monde-là à Montpellier. Et pourtant… De temps en temps, elle m’interroge timidement sur son grand-père : je lui apprends alors ses engagements, la non-violence, le syndicalisme, ce combat permanent qu’il partagea ensuite avec moi. À maintes reprises,  elle m’a prouvé son affection, je sais qu’elle a confiance en moi et que, depuis quelques mois, avec la mort de son grand-père, nos liens, déjà privilégiés, se sont encore resserrés. Alors je réponds, donne des explications par petites touches, avant que, très vite, elle ne semble repartir dans des rêveries de jeune adolescente un peu égocentrique.

Des cris, des bruits de tambour me tirent de mes pensées. Des manifestants commencent à affluer par grappes dans la gare pour rentrer chez eux, banderoles et drapeaux sous le bras ; les plus jeunes, des lycéens et étudiants principalement, présents malgré cette période de vacances, courent dans tous les sens en riant, en chantant, continuant à lancer des slogans : « Les vieux au boulot, les jeunes au bistrot, non ! Les jeunes au turbin, les vieux au jardin, oui ! » Un enseignant probablement brandit une pancarte au-dessus des têtes : « École ! Voulez-vous des vieux croûtons pour vos petits lardons ? » Une foule compacte m’aplatit un peu plus contre le poste d’information. 17 h 40 : l’heure du rendez-vous approche, en même temps une marée humaine envahit les lieux. Tout à coup je m’aperçois que je suis du côté des départs ; en principe, les arrivées se font cent mètres plus loin, où il y a aussi un lieu d’accueil, dont j’aperçois le panneau ; comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Je fends la foule, je joue des coudes pour rejoindre ce point ; je suis sûre que le rendez-vous est là-bas et non pas ici.

Enfin, j’y suis, tant bien que mal. Je reprends mon souffle. Alors des hurlements, juste à côté ; une grosse bousculade me projette violemment contre les parois du bureau. Un homme est à terre. Il crie. Quatre employés de la SNCF tentent de le maîtriser, bien vite épaulés par un groupe de CRS qui ne le ménagent pas. Il continue à hurler, se débat, injurie et lâche prise, épuisé, traîné sur le sol crasseux par les forces de l’ordre. Visiblement, ce n’est pas un manifestant mais un pauvre gars un peu perturbé.

Les gens qui m’entourent ne disent rien. Je n’ai pas le temps de protester contre cette brutalité, car, tout à coup, une vague afflue, déposée par un train inespéré. Foule compacte, vive, pressée, chacun heurte le voisin pour aller plus vite. Ceux qui sortent de la gare bousculent avec agacement les manifestants qui y entrent. Je me hisse sur la pointe des pieds, je scrute la colonne qui déferle et mon cœur bondit dans ma poitrine, c’est elle, je la vois, elle a encore grandi, j’hésite, non, c’est bien elle : silhouette dégingandée, émouvante dans un petit manteau court un peu serré, elle marche rapidement et sans hésitation vers moi en tirant sa valise, les cheveux dans les yeux, son large sourire découvrant l’appareil dentaire qu’elle porte depuis quelques mois ; elle me saute au cou, tandis que le compagnon de sa grand-mère, qui l’accompagne, me dit avec un clin d’œil et un sourire goguenard : « On se passe le témoin ! » Je le regarde, un peu interloquée, et hausse les épaules. Ma Lucie, mon petit bout de femme. Je la serre contre moi et, après les salutations d’usage échangées avec son accompagnateur, nous disparaissons toutes les deux dans la foule indifférente ou révoltée qui ne cesse d’envahir les couloirs du métro.

5 mars 2011.

Ma route

Elle relie nos deux maisons. À première vue, une route comme une autre, banale, goudronnée, empuantie de l’odeur laissée par les camions et les véhicules à moteur qui la martyrisent à longueur de temps : un tronçon de nationale.

Et pourtant elle se montre déjà délicate et agile dans sa traversée de la petite ville dressée fièrement le long du fleuve, quand elle contourne élégamment et comme avec prudence le cœur du domaine prieural, la grande abbatiale, bruissant légèrement de la vie des touristes et des habitants, quand elle longe les vieilles librairies qui s’étalent avec ostentation et font la nique aux agences immobilières et aux banques, nouvelles propriétaires d’un vide provincial assourdissant ; et quelle élégance, à la sortie, dans son premier élan sauvage vers la campagne, vers l’est !

Sur un plateau souvent battu par les vents, elle s’offre alors un petit repos de quelques kilomètres, un plat bienvenu pour les cyclistes et les marcheurs qui osent s’y aventurer, certains dans leur long voyage vers Saint-Jacques-de-Compostelle, mais dont profitent surtout ses utilisateurs les plus pressés pour foncer un peu plus, abandonnant toute civilité et toute prudence, au mépris de la vie. Et la route un jour en paya le prix ; on la mutila, parce que les grands arbres qui ombraient légèrement son bitume, emportés par un amour démesuré, avaient, paraît-il, la mauvaise idée d’aller embrasser avec un peu trop de fougue les véhicules lancés à tombeau ouvert sur l’asphalte ; c’est ainsi que longtemps les riverains entendirent, derrière les bruits des instruments de torture, les gémissements de ces tilleuls et de ces marronniers qu’on abattait un à un, consciencieusement et sans remords, saccageant tant d’années d’existence …

Sous la chaleur des engins, la route fondait par endroits et libérait ses larmes de goudron. Mutilée, elle ne retint bientôt sur ses flancs que des blessures, des moignons qu’elle lança pendant plusieurs années à la face de ses assaillants comme un reproche et qui se desséchèrent petit à petit, abandonnés telles des cicatrices mal refermées. Mais elle tint aussi sa revanche : à défaut d’être embrassés par les arbres qui ne pouvaient plus les retenir, quelques véhicules emportés par leur course effrénée s’en allèrent plonger hardiment dans l’étang qui la longeait. Celui-ci eut cependant plus de chance ; il ne fut pas asséché, les pêcheurs veillaient, dont, ici, le pouvoir est plus grand que celui du simple contemplateur.

Non, elle n’est donc dédiée en principe ni à la flânerie, ni au rêve, ni à la promenade, et honni celui ou celle qui, sur elle, ose lever le pied pour profiter un peu des vallons qui la bordent ou saluer troupeaux de moutons, de vaches ou d’ânes qui pâturent de part et d’autre de ce corps qu’elle étire avec une grâce certaine, car il encourt rapidement les foudres des aveugles voyageurs : coups de klaxon, appels de phares, gestes grossiers et vengeurs.

Et pourtant nous l’aimons, notre route. Quand nous la prenons, elle en est transfigurée. Car elle fait lien entre nous, elle scelle une amitié ancienne, profonde, indéfectible. Nous l’empruntons souvent l’une ou l’autre pour nous rejoindre, à bicyclette, malgré tout, lorsque nous sommes courageuses, ou en voiture quand la fatigue ou les aléas climatiques ont raison de notre intrépidité. Et lorsque je quitte son tronc mutilé pour aller caresser un de ses bras qu’elle déploie avec coquetterie plus au nord, mon bonheur est immense ; moins fréquenté, il traverse quelques coteaux plantés de vignes, côtoie une immense scierie à ciel ouvert, emportant avec lui l’odeur du bois fraîchement coupé, puis l’auberge gourmande qui résonne des bruits de vaisselle et des conversations joyeuses de ses convives, franchit deux ponts de pierre sous lesquels flâne un petit ruisseau. Ce bras, réservé le plus souvent aux forestiers et aux bûcherons, m’étreint alors lascivement, dans ses rondeurs, ses creux et ses bosses, jalonné de rares hameaux dont, juché sur une colline,  celui où résida le poète local au début du siècle dernier ; là on peut encore croiser quelques amoureux des vers et des complaintes, les rêveurs, imaginatifs, amants des rivières perdues et des vieilles pierres, plongés dans leurs pensées et errant dans la petite rue principale entre les maisons ocre clair et les prairies grasses à la recherche de mots envolés.

 Puis il sombre dans l’épaisseur magique et calme d’une immense forêt, parcourue des chants du loriot et de la mésange, du martèlement du pic-vert, ou du sifflement de la scie des hommes qui la soignent et, au milieu des grands feuillus, déploie de longs lacets infinis et solitaires, tantôt illuminés de flaques de lumière tombées des arbres à la belle saison, tantôt bercés de volutes de brume grise, transparente et humide dans les orangés de l’automne.

Soudain, une intersection, un élargissement, et, comme les doigts d’une main, les chemins de randonnée balisés, fléchés, des chemins domptés par l’homme qui s’ouvrent au promeneur et filent à travers bois, à la recherche de ses habitants, biches, daims, chevreuils surtout, dont on peut voir souvent les ombres légères et furtives s’évanouir dans les feuillages ou, la nuit, les regards craintifs percer l’obscurité le long du bitume.

Enfin, après trois rudes virages et une longue plongée, c’est l’ouverture éclatante, lumineuse, sur un autre village lové dans son vallon, l’arrivée en terre d’amitié. Et la route m’abandonne là, au bord de la rencontre et des partages à venir, transformée au fil des kilomètres de vulgaire nationale en ruban de soie d’une douceur infinie porteur de rêves et de fraternels et riches échanges. Notre route.

22 janvier 2011.

L’attente ultime

De ma place je peux voir le long couloir vide. Lumière blanche, trop crue. La plupart des portes ouvertes réfléchissent de béantes blessures : corps inertes, solitaires, gisant sur une couche ou abandonnés dans un fauteuil. De temps à autre, un œil ouvert, fixe, vide, un bras qui pend, perforé, lamentable. Et ce silence assourdissant, le silence du néant proche.

Je suis assise dans la chambre sur une chaise de fortune en plastique jaune. Près du lit. Près d’elle. Murs cireux, vides. L’air pue, pique. Odeur de désinfectants, de médicaments, de liquides divers, sueur et excréments mêlés. L’atmosphère est étouffante, douloureuse. Pourtant j’ai froid. Et dehors, par la fenêtre, ce ciel si bleu, si provocant.

J’attends l’arrivée des autres : le compagnon, la mère, une cousine aussi, je crois. Où sont-ils ? Que font-ils ? Une jeune femme en blanc, masquée et gantée de caoutchouc, semble hésiter devant la porte ; puis elle entre, vérifie un appareil, me regarde avec gravité, me sourit timidement et disparaît, légère, dans le couloir.

Flop-flop des divers goutte-à-goutte, ici, à côté ; bip-bip des différents moniteurs, ici, à côté. L’angoisse. La peur. J’hésite. Je tremble. Mais que font-ils, les autres ? Prendre sa main moite, sans réalité, ses doigts, sans épaisseur, les serrer, il le faut, pour elle, pour moi. Je me décide. Je m’en saisis avidement, je les caresse, je les serre. Il ne nous reste que cela. Plus de paroles, plus de regards, la chaleur de la peau, la douceur de la peau, la tendresse.

Et je serre toujours, affectueusement. Un embrassement de doigts. Son visage est blanc, absent, déjà si loin, les yeux clos dans un long sommeil. Le temps est en suspens. J’attends toujours je ne sais plus qui, je ne sais plus quoi. Vide. Vertige. Il n’y a personne. Il n’y aura plus personne. Que ce corps inerte, et moi.

Mes yeux, par-delà les blockhaus aseptisés, interrogent l’horizon. Le ciel sombre. Que faire ? Je la regarde dans son immobilité, sa transparence. La fenêtre ne me renvoie plus que la couleur de la nuit. Les autres ne viendront pas, elle ne re-viendra pas, elle non plus. Je serre ses doigts absents encore plus fort et j’attends indéfiniment que l’étreinte perde patience et s’effiloche doucement.

5 février 2011.

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