Le printemps arabe 1

Les hirondelles de fer 1

Par des conjonctures majeures, le début de l’année 2011 fut pour le moins contrasté ; tragiques, dramatiques, toujours d’actualité, ces événements nous tiennent encore en haleine :

− D’un côté, au Japon, à Fukushima, la puissance atomique que l’on ne maîtrise plus déverse son horreur dans l’océan, dans les airs et sous la terre ; ce péril, souvent dénoncé par nos Cassandre écologistes, dit maintenant plus qu’à l’évidence que, après Three Mile Island (1974) et Tchernobyl (1986), il nous faudra sortir du nucléaire et assurer nos besoins énergétiques autrement.

− D’un autre côté, un printemps démocratique arabe, que personne n’attendait, se propage de pays en pays avec un « effet de dominos » ; cet inimaginable renouveau que personne n’espérait, certains le préparaient de longue date, méticuleusement.

Ainsi, les différentes révoltes arabes qui se succèdent − et bien qu’il ne s’agisse « que » d’avancées démocratiques très improbables −, la presse s’est plu à les parer du terme de « révolutions ». Pour autant, avec toutes les critiques que nous pouvons apporter à une idée démocratique pervertie, à notre propre démocratie représentative corrompue, nous ne pouvons que préférer cette dernière, faute de mieux, aux différentes dictatures qui régnaient et qui règnent encore au sud de la Méditerranée.

De plus, notre solidarité morale − et éventuellement concrète − avec ceux qui se révoltent se heurte à la posture antiguerrière du refus d’intervenir militairement par gouvernement interposé ; soulagés sommes-nous, presque honteux, quand cette intervention a lieu, quand elle reste très relativement ciblée et quand elle évite, provisoirement sans doute, un massacre de masse ; soulagés, certes, mais mal à l’aise et insatisfaits parce que l’on sait que là n’est pas la solution, que des enjeux de stratégie politique, que des intérêts économiques pétroliers qui ne sont pas les nôtres guident cette intervention.

En bref, entre impuissance expectative, textes de solidarité généreux, communiqués attendus, insultes et polémiques diverses, notre cohérence militante cherche en vain son équilibre.

« Une » des explications données au jaillissement de ce « printemps arabe » − mais nous ne doutons pas qu’il y en ait d’autres −, c’est un complot de l’étranger et, dans les différents cas, un complot ourdi par les États-Unis puisque le nom de Gene Sharp, « citoyen américain », est avancé comme élément déclencheur des événements de Tunisie, d’Égypte, de Libye et de quelques autres pays arabes et d’ailleurs. Lourd fardeau pour un seul homme. Qu’en est-il ?

Qui est Gene Sharp ? Un professeur d’université quasi inconnu il y a peu ; un militant âgé maintenant de 83 ans, un activiste de la non-violence et de la désobéissance civile, mais pas un pacifiste, terme qu’il récuse. Quant à nous, son nom nous était familier depuis plus de quarante ans, mais avouons que nous ne l’avions que très peu lu quand il écrivait ses premiers textes. Son livre le plus connu, un lourd pavé, serait The Politics of Nonviolent Action, daté de 1973.

L’homme sort maintenant de l’ombre avec De la dictature à la démocratie que l’on peut consulter gratuitement sur la Toile ; édité également par L’Harmattan en mars 2011 (140 pages).

La mouture définitive de cet ouvrage aurait été écrite en 1993 à la demande de Birmans à la recherche de conseils pour organiser la résistance à la dictature dans leur pays. Ne pouvant librement se rendre sur place, confessant ses connaissances très limitées de la situation sociale et politique du pays, Gene Sharp a proposé un texte très généraliste, surtout théorique, mais facilement adaptable à plusieurs situations.

Ainsi, l’écrit de Sharp − traduit en une trentaine de langues, sinon beaucoup plus − aurait influencé de nombreux mouvements de résistance comme ce que l’on a nommé les « révolutions colorées ». Son manuel aurait servi de base de réflexion pour l’action en Serbie, en 2000, avec le mouvement Otpor (mouvement de « guérilla urbaine non violente ») ; en Géorgie, en 2003, avec Kmara (« Assez ! ») lors de la révolution des Roses ; en Ukraine, en 2004, avec Pora (« C’est l’heure ! ») ; au Kirghizistan, en 2005, avec Kelkel (« Renaissance ») et la révolution des Tulipes ; en Biélorussie, en 2001, avec Zubr (le « Bison »), etc.

Donc, un texte de combat qui seul, sans doute, n’aurait pas eu grande efficacité mais qui a éveillé l’attention de différents stratèges jusque dans certaines sphères militaires. Ainsi, la désobéissance civile, l’action non violente, sans atteindre les 100 % de réussite, pouvaient montrer une force positive qu’il ne fallait pas négliger. Aussi n’est-il pas étonnant qu’aux propositions de Sharp s’ajoutèrent des apports financier et logistique importants de diverses organisations plus ou moins gouvernementales et aussi de fondations américaines non gouvernementales qui prétendent toutes défendre des valeurs démocratiques et libérales.

Que cet ouvrage et son auteur soient accusés d’être instrumentalisés par le pouvoir américain se discutera ; et ne nous conduira pas, en suivant, à manifester un anti-américanisme primaire tout autant discutable. Il est indéniable cependant que, après la désagrégation du bloc communiste, il s’agissait pour certaines puissances occidentales de ramener le plus grand nombre de zones géographiques dans leur giron. La conjoncture peut être plus complexe pour les pays arabes : le régime du Ben Ali tunisien, par exemple, convenait parfaitement à la France. Mais, partout, le dessein était de contenir les peuples dans une démocratie formelle : la révolution sociale n’était, de toute façon, pas à l’ordre du jour ! Il y aura donc un pas de plus à faire ; et c’est dans ce sens que nous voudrions porter nos regards. Il s’agira de redonner le pouvoir à la base, à la société civile, ce que ne permet pas la lutte violente et militarisée.

Gene Sharp, donc, aurait également influencé des mouvements de libération en Lituanie, en Lettonie et en Estonie. On raconte que, lors d’un colloque, Sharp aurait communiqué un brouillon de son texte à une chercheuse lituanienne qui, elle-même, l’aurait transmis à un certain Audrius Butkevicius qui organisa, le 23 août 1989, une chaîne humaine de deux millions de personnes entre les trois petits États, préparant leur séparation d’avec l’Union soviétique en 1991.

La « chaîne humaine » est une des quelque 200 propositions recensées par Sharp pour mener à bien une action non violente ; autrement dit, c’est toute une stratégie de la subversion qu’il tend à mettre en œuvre.

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