« Un balcon sur la mer » de Nicole Garcia

Un balcon sur la mer,

toute une vie entre parenthèses ?

ou Là-bas mon pays 2

Dans la mesure où dans Un balcon sur la mer, Oran, la ville natale de Nicole Garcia joue un rôle central, la plupart des commentateurs ont évoqué à juste titre la dimension autobiographique. Difficile de l’éviter, évidemment, d’autant que Nicole Garcia a également collaboré à la conception du scénario écrit avec Jacques Fieschi, lui aussi originaire de la capitale de l’Ouest algérien. Dans les entretiens à la presse (Cf. notamment son long interview dans Télérama), Nicole Garcia évoque volontiers son implication personnelle. Ainsi, La Droguerie universelle, le magasin d’Oran qui apparaît dans le film, porte le nom de la boutique de son propre père :

« J’ai même pensé appeler le film ainsi : Droguerie universelle. C’était un beau titre. Si j’avais été courageuse, je l’aurais gardé ! Et j’aurais dédié le film à mon père. Pour brandir son emblème et sortir du temps des ruses que m’offre la fiction. » (1)

Retour sur le film. Marié, père d’une mignonne petite fille, Marc Palestro (2) (Jean Dujardin) travaille dans l’agence immobilière de son beau-père dans le sud de la France et semble mener une existence comblée, lisse. Lors d’une négociation, il croit reconnaître dans une cliente fort séduisante, Cathy (Marie-Josée Croze), le grand amour de ses 12 ans, qu’il a dû abandonner en même temps que l’Algérie de son enfance. Cette rencontre fait exploser les digues derrière lesquelles il s’était construit une vie d’amnésie.

Dernière séquence après résolution d’une intrigue bien compliquée : Cathy, redevenue Marie-Jeanne, s’apprête à entrer en scène et guette Marc dans l’assistance. Elle finit par sortir sous une pluie battante pour l’attendre. Il entre dans le champ, derrière elle, visiblement essoufflé pour dire simplement : « Je m’étais perdu ». Fondu au noir et générique de fin ; le film s’achève sur cette phrase qui peut être lue de deux manières : une simple excuse pour son retard qui n’aurait guère de sens pour clore un récit dans lequel la réalisatrice s’est d’évidence fortement impliquée, ou, au contraire, un constat terrible.

Depuis son départ d’Oran, Marc se serait effectivement perdu et, grâce à sa rencontre avec Marie-Jeanne, il aurait pu renouer les fils du passé qui lui auraient permis de se retrouver enfin ! Notamment par un retour à Oran sur les lieux de son enfance où il peut laisser couler ses larmes. Toute sa vie en France, sa femme Clotilde (Sandrine Kiberlain qui, même dans ce second rôle forcément ingrat, existe), sa fille, son métier ne constituaient que des illusions trompeuses,  dépourvues de sens. Le gendre idéal, le père aimant, le professionnel sans défaut, la belle maison avec piscine, symbole de réussite, des leurres destinés à abuser tout le monde et, en premier lieu, Marc lui-même qui n’a cessé de se mentir… (3) Une sorte de jeu de rôle destiné à gommer les cicatrices du passé : l’amour primordial perdu irrémédiablement (4), l’arrachement à sa ville natale, la violence de la guerre civile. Dans une autre séquence clé, Marie-Jeanne lui raconte un épisode terrible – ils ont assisté ensemble au lynchage d’un Arabe à un moment le plus rude de la fin de la guerre à Oran – dont il ne conserve aucun souvenir.

Outre cette insupportable violence qu’il lui a fallu refouler, Marc doit composer avec le jugement historique dominant. Sa femme, Clotilde, l’exprime clairement lorsqu’elle lui dit : « Vous étiez du mauvais côté » ou lorsque, au cours d’un entretien, Nicole Garcia qualifie les pieds-noirs de « société maudite » (5). Même si l’amalgame ou l’indifférenciation sont toujours abusifs (tous les pieds-noirs n’étaient pas des colons faisant « suer le burnous », loin s’en faut), il n’en demeure pas moins que la conscience de l’illégitimité absolue de la colonisation ôte la possibilité de se réfugier dans le romantisme de l’exil. Comme l’écrit si bien Jean-Jacques Gonzalès dans son récit intitulé : « Oran : “Nous est refusée la consolation illusoire et romantique de l’exil ; n’est exilé que celui qui peut revendiquer une terre.” » (6)

Le mal-être engendré par cette réalité a poussé bien des rapatriés à adopter la posture de victime, voire de parias de l’histoire, afin d’éviter des remises en question fortement perturbantes. Victimisation et théorie du complot, beaucoup se sont retrouvés dans le discours du FN. Les débats autour de la guerre d’Algérie sont toujours douloureux provoquant de l’agressivité et/ou de la dénégation sur le mode, avant le déclenchement de l’insurrection, tout allait bien en Algérie… Comme Marc (à l’image de  Nicole Garcia (7)) se refuse à se penser ainsi, il ne lui restait plus que l’amnésie…

Marc n’est pas seul à réagir ainsi. Grâce à cette rencontre également, Marie-Jeanne met enfin de l’ordre dans sa vie de manière radicale. Elle rompt avec son mari bien plus âgé qu’elle (un père de substitution ?) qui l’utilisait pour monter des magouilles immobilières : désormais, elle ne sera plus instrumentalisée dans la mesure où elle n’est plus aliénée. Elle renonce à son pseudo, abandonne ses cheveux teints pour retrouver sa couleur naturelle : bref, elle reprend possession d’elle-même. Elle remonte sur les planches et renoue ainsi avec sa passion née à l’école tout comme Nicole Garcia qui déclare : « À 13 ans, en Algérie, j’ai découvert que je voulais impérieusement devenir actrice » (8). En se consacrant à nouveau au théâtre, elle redonne sens à sa vie et en reprend, en quelque sorte, le cours… Et tous les deux vont commencer à vivre ensemble (?) et « pour de vrai » après avoir fermé une parenthèse qui aura tout de même duré plus de deux décennies durant lesquelles ils ont laissé filer leur vie.

Déjà dans Là bas mon pays (9) d’Alexandre Arcady, la mort finalement acceptée de Pierre Nivel n’exprimait-elle pas au fond que l’existence de cet homme avait perdu tout sens depuis qu’il avait dû quitter et Leïla, son premier et unique amour, et l’Algérie ? Les biographies de Pierre Nivel et de Marc Palestro disent la même chose : leur vie d’adulte ne compte pas au regard de leurs années d’enfance passées sur leur terre natale, l’Algérie, avec l’éveil des sens à travers les premiers émois amoureux. Ils ont traversé leur vie en somnambule, une vie comme mise entre parenthèses… Si leur réveil est terrible, le constat est atterrant sur leur incapacité à devenir adultes. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Si on comprend bien que des personnes âgées ayant déjà fait leur vie en Algérie n’ont pas réussi à s’adapter en métropole, pour des enfants d’une dizaine d’années à la fin de la guerre, cette incapacité à « dépasser ce passé » constitue le symptôme inquiétant de l’impasse où se trouve leur existence actuelle.

La symétrie des situations dans les deux films, et à dix ans d’intervalle, prouve la permanence de  « la fragilité de notre identité sans doute » (Nicole Garcia (10)). Le « notre » renvoyant aux pieds-noirs qui ont perdu, dans ce XXe siècle, leur enracinement et qui sont devenus, comme beaucoup d’autres (11), des « individus incertains » (12) et à qui il ne resterait plus que nostalgie et fantasme d’une enfance reconstruite pour recouvrir les échecs de leur vie d’adulte ? Pathétique !

Mato-Topé

1. Propos recueillis par Laurent Rigoulet et Guillemette Odicino, Télérama, le 23 décembre 2010.

2. Choix du patronyme du héros pour le moins étonnant : Palestro est devenu synonyme de la violence terrible de la guerre. Le 18 mai 1956 dans les gorges de Palestro (aujourd’hui Lakhdaria) en Kabylie, 21 militaires français − la plupart sont des appelés sans expérience − tombent dans une embuscade. Les images des victimes torturées et mutilées seront exploitées à l’envi pour démontrer la barbarie des fellaghas. Cf. Raphaëlle Branche, L’embuscade de Palestro, Algérie 1956, Paris, Armand Colin, 2010. Connotation que la réalisatrice ne peut ignorer.

3. Un escroc en quelque sorte. Moins sanglant tout de même que Jean-Claude Romand : Cf. L’adversaire de Nicole Garcia (2002). Dans cette première partie, Jean Dujardin est parfait : propre sur lui, sans aspérité…

4. Marc refuse avec violence d’admettre que Cathy a été victime d’un attentat de l’OAS.

5.  In Elle, n° 1648, 3 décembre 2010, p. 120.

6. Séguier (Racines), 1998,  p. 171.

7. « Quand on m’a proposé La Question, en 1976, il m’était facile de dire oui et d’adhérer entièrement au projet, vu mes opinions. » Télérama, le 23 décembre 2010. Mais, elle raconte aussi combien cette participation au film de Laurent Heynemann a généré incompréhension et hostilité de la part d’un grand nombre de membres de sa famille.

8. In Elle, n° 1648, 3 décembre 2010, p. 120.

Cf. Là-bas leur pays ? Mato-Topé, le Monde libertaire, n° 1206, du 18 au 24 mai 2000.

10. Télérama, le 23 décembre 2010.

11. Le démembrement des vieux empires à l’issue de la Première Guerre mondiale pour créer des États nations ou la recomposition de l’Europe à la fin de la Seconde ont entraîné le déplacement de millions d’êtres humains.

12. Cf. L’individu incertain, Alain Ehrenberg, Paris, 1995 rééd. Hachette, coll. « Pluriel », 1999.

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