La « gentry », la nouvelle classe moyenne, Achaïra, 20 mai 2010

Jean-Pierre Garnier : Une violence éminemment contemporaine

essais sur la ville ; la petite bourgeoisie intellectuelle

et l’effacement des classes populaires, Agone, 2010, 256 p.

Jean-Pierre Garnier est un chercheur, enseignant en sociologie urbaine. On retrouvera dans ce bouquin des textes, de lui, déjà parus dans différentes revues et journaux, dont le Monde libertaire ; ces textes s’échelonnent à partir de 1979 jusqu’à maintenant.

C’est, en quelque sorte, une synthèse de près de quarante années d’observation de la politique de la ville.

Saluons le brio dans la critique, le goût des formules qui font mouche, une certaine hargne : ainsi il désigne à sa colère dévastatrice tous les ex-gauchos, ex-maos, ex-trotskos, ex-cocos qui se sont installés dans les allées du pouvoir, tant à droite qu’à gauche.

Il faut dire que l’écriture de Garnier ressemble à l’homme : elle a de l’allant. Vous le constaterez quand Jean-Pierre viendra, bientôt, présenter son bouquin à l’athénée libertaire, rue du Muguet.

Il s’agit donc du « droit à la ville », du droit de l’habiter, du droit de jouir de tout ce que la ville apporte de culture et de bonheur de vivre ; il s’agit aussi du lieu des décisions politiques.

Mais on assiste actuellement − et Jean-Pierre Garnier en fait une analyse d’inspiration marxiste − à la montée d’une « nouvelle classe moyenne », la « gentry » − qu’il ne faut pas confondre avec les bobos (les bourgeois bohèmes). Il ne s’agit plus pour cette classe montante de mettre l’imagination au pouvoir, mais de mettre l’imagination au service du pouvoir.

Cette classe, il y a peu, « fraction dominante des classes dominées », est passée à un statut de « fraction dominée des classes dominantes ». (Je répète ?)

Elle prend la place de la petite bourgeoisie traditionnelle en retard de modernité.

Cette classe, qualifiée aussi de « petite bourgeoisie intellectuelle » (PBI), rêve de devenir la classe régnante, en trahissant ainsi son discours révolutionnaire de naguère, discours de solidarité avec le prolétariat, avec la classe ouvrière, avec les masses, avec les petits.

Ces nouveaux habitants ont donc entrepris de s’emparer des villes. Ils parlent de « l’urbanité retrouvée », de la « réappropriation de l’espace public », de la « convivialité néo-villageoise », de la « confrontation féconde avec l’altérité », etc.

Mais dans la ville d’aujourd’hui, le commerce des choses a remplacé le commerce entre les humains, l’animation conviviale a disparu ; c’est, maintenant, soit le désert, soit la cohue.

Et, de fait, devant la montée des prix, le prolétariat se retrouve propulsé vers la périphérie des villes. Et, ce, en toute complicité avec la classe dominante.

Ainsi le « changer la ville » a remplacé le « changer la vie » : il n’est plus question de changer de société − la mondialisation et  le Marché sont acceptés −, il ne s’agit que de vivre autrement dans un monde inchangé. On ne change plus la vie : on change d’habits.

Et l’hégémonie culturelle et politique des centres fait ressortir, en creux, l’invisibilité des « périphéries périurbaines et rurales en voie de prolétarisation » où sont en effet rejetés les pauvres et… les nouveaux prolétaires.

Ainsi les laissés-pour-compte de la métropolisation, en expansion démographique et privés de la ville, sans alternative, pourraient bien dans les années qui viennent faire la une de la presse par ce que l’on nomme les « violences urbaines », reposant de cette manière et avec toujours plus d’acuité la question sociale toujours éludée.

Question sociale que l’on camoufle en mettant en avant ce que l’on nomme pudiquement des « problèmes de société » : la question du logement, l’insécurité, le sida, les violences urbaines, etc., sans jamais aborder les rapports de production capitalistes et l’exploitation ; la « profitation », dit-on outre-mer. On parlera aussi de « conflit de générations » pour ignorer la lutte des classes.

Ce que l’on veut ignorer c’est la violence sociale, structurelle, liée à la précarité, au chômage, aux petits boulots, à la paupérisation de masse, à la marginalisation, à la discrimination à l’embauche, à l’accès au logement, aux loisirs, aux contrôles policiers au faciès du « sauvageon » et de la « racaille ».

Il est répondu à cette violence-là par des attaques d’écoles, de gymnases, des incendies de bus et de voitures privées, par la destruction d’agences pour la recherche d’emploi, de commissariats, etc. ; ces violences sont une critique en actes d’un cadre de vie où la survie est limitée pour des rebelles qui paraissent sans cause, du moins sans une expression rationnelle.

La conclusion dit encore que cette violence que l’on dit muette et gratuiten’est pas là où la presse pointe son doigt taché d’encre, occultant ainsi l’insécurité financière, professionnelle, résidentielle, alimentaire, sanitaire et existentielle qui frappe les classes populaires.

Disons quand même que, dans ce livre, il est beaucoup question de Paris, de Beaubourg et de ses beaubourgeois, et de l’ancien ventre de Paris, où se loge la FNAC et ses produits culturels en tous genres, mais nous pourrions, sans crainte, nous transporter dans notre rue Sainte-Catherine et en quelques autres coins de Bordeaux et de ses banlieues.

Expédier un livre de 250 pages, si riche, en moins de dix minutes est aventureux. J’ose espérer que j’aurai donné envie de le lire ou de venir écouter son auteur à l’athénée libertaire.

Avant de finir cette chronique, je veux juste prendre le temps de vous dire que le n° 24 de Réfractions − revue de recherches et d’expressions anarchistesvient de paraître. Son titre : Des féminismes, en veux-tu, en voilà. On en reparle dans quinze jours ? Si toutefois vous en êtes d’accord… Allez ! Bonsoir !

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