Achaïra n°184 : La nuit debout

La nuit debout

 

Avec le temps, le phénomène des Nuits debout sera à ranger parmi les événements semblables qui se sont déroulés à travers le monde. Cette contestation planétaire s’est concrétisée par une façon de faire pas si nouvelle que ça : occuper une place, un forum, une agora, bref occuper des espaces publics comme la place Tahrir au Caire, la place Syntagma à Athènes, le parc Zuccotti à New York, etc.

En France, l’événement déclencheur, la goutte d’eau qui aura fait déborder le vase, aura été la loi Travail (il y a presque cinquante ans, Mai 68 avait démarré pour moins que ça) ; loi Travail que veut imposer un gouvernement − qu’il soit de droite ou de gauche n’y change rien − à la botte de la finance internationale.

La révélation des « Panama papers » avait dévoilé « la solidarité à l’échelle internationale des riches et des dominants, ceux dont la richesse est fondée sur la puissance, qu’elle soit étatique ou capitaliste ; ce qui a provoqué à l’échelle mondiale l’émergence d’une « rébellion sociale contre ce système bureaucratique planétaire en formation ».

C’est du moins ce qu’écrivait David Graeber dans le quotidien Le Monde du 14 avril 2016 et intitulé « La Nuit debout contre le Panama partout ».

Ainsi, deux « cultures » sont face à face, « la première déjà bien trop développée, l’autre encore naissante ».

Occuper les places, certes, mais pour quoi faire ?

Dans l’émission Achaïra du 2 mai 2016, sur la Clé des ondes à Bordeaux, une participante à ces Nuits debout déclarait qu’« on avait recommencé à se parler » ; elle estimait la chose très importante devant le silence général des exploités (la libération de la parole avait déjà été un phénomène notable lors des événements de mai 1968).

Plus pratiques, plus militants, plus syndicalistes, d’autres ont lancé l’appel On bloque tout ! dans l’espoir d’une grève générale.

Mais, dans cette même émission, un syndicaliste paraissant chevronné disait être en quête d’idées nouvelles, de chercher à lutter différemment. Un autre tentait de dire que ce n’est pas tant la loi Travail qu’il fallait attaquer que « le système ». Avait-il lu le texte de David Graeber ?

Et puis, bien sûr, il est question de la convergence des luttes et des imaginaires, de la mutualisation des idées.

Lors d’une autre Nuit debout, un participant proposait modestement la création de jardins collectifs. On aurait tort de se moquer d’une si pauvre proposition. Il y a là une forme d’inventivité qui en rien ne s’oppose à une quelconque action traditionnelle, et c’est à cette créativité qu’il faut faire appel pour aller chercher des forces au fond de soi.

Sur les places du monde entier, le remue-méninges est à l’ordre du jour et de la nuit.

Si la finance internationale impose sa loi aux États, en même temps, ces derniers « ont accumulé une capacité à réprimer la classe ouvrière qui dépasse de loin la capacité de la classe ouvrière à y résister ». C’est ce qu’écrit René Berthier dans Le Monde libertaire, n° 1779 de mai-juin 2016, participant ainsi à un dossier intitulé « Construire la révolution ».

Dans ce même journal, Nestor Potkine, tout aussi averti du problème, note que la vaste majorité des participants parisiens « semble s’accorder sur un discours et une pratique de non-violence. En viendra-t-on à la désobéissance civile, au moins ? », s’interroge-t-il.

D’ailleurs, dans l’émission girondine Achaïra, déjà citée, il est fait aussi allusion à cette notion de non-violence qui a tant de peine à s’affirmer ; les médias préfèrent mettre l’accent sur les violences diverses des « casseurs » de tout acabit.

David Graeber, toujours dans le même texte, à propos des mouvements récents d’occupation des places, dit que ces mouvement « ont montré que les soulèvements populaires ne prennent plus la forme d’une révolution armée, ni ne tentent de modifier le système de l’intérieur ; à chaque fois, leur première initiative est de créer, dans la mesure du possible, un territoire totalement extérieur au système, en dehors de l’ordre légal de l’État : un espace préfiguratif dans lequel peuvent s’inventer de nouvelles formes de démocratie directe ».

Tandis que, dans Le Monde libertaire de mai-juin, un certain François demande : « Nuit debout prépare-t-elle la révolution ? ». Il y voit, quant à lui, « juste la nécessité de préparer toute une série de pièces qui s’assembleront le moment venu, en fonction des besoins, des crises. Quand la situation économique ou politique sera de nature telle qu’elle fédérera un grand nombre de personnes de différentes classes sociales, il faudra que tout soit prêt avant ».

Nul ne sait ni où ni quand jaillira l’étincelle qui enclenchera le bouleversement de notre société. Mais, près de nous comme à travers le monde, les exploités et les dominés ne renonceront jamais à chercher le chemin de la justice et de la liberté. Avec des triomphes, avec des défaites, inlassablement, ils lutteront, l’esprit désencombré des vieilles idées mais avec la mémoire du passé pour autant présente.

À tout hasard, je vous signale le numéro 36 du printemps 2016 de la revue Réfractions (recherche et expressions anarchistes) qui a pour titre « Réinventer la révolution ».

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