Achaïra n° 175 : libertin libertaire

Dans un billet précédent j’avais affirmé que de libre à libertaire il n’y avait qu’un pas, que de libertaire à libertin il n’y avait qu’un doigt. Aussi voudrai-je aujourd’hui développer le lien entre le chemin libertin et le chemin libertaire, afin de proposer le postulat suivant : être libertin est un, voire le premier pas dans le parcours libertaire.

Si aujourd’hui le terme « libertin » est dévoyé et ne se réfère le plus souvent qu’aux saunas, clubs spécialisés dans le sexe et leurs utilisateurs, rappelons qu’il date du dix septième siècle et qu’il concernait avant tout une philosophie. Cette dernière étant basée sur la liberté des corps et des esprits durant notre existence, nous pouvons la considérer comme une philosophie de libre-pensée qui libère ses pratiquants des dogmes et des restrictions religieuses ou sociales. Être libertin est donc être affranchi, comme en témoigne son étymologie latine « libertinus » qui signifie « esclave qui vient d’être libéré ». Si être libertin est l’acquisition de la capacité à remettre les dogmes en question, alors de ce principe intellectuel découle une action : se comporter en libertaire, soit [ouvrez les guillemets] prôner une liberté absolue fondée sur la négation du principe d’autorité dans l’organisation sociale et le refus de toute contrainte découlant des institutions fondées sur ce principe [vous pouvez délicatement refermer les guillemets,
j’en
profite pour reprendre mon souffle].

Le terme « libertin » a actuellement une connotation sexuelle, et désigne un ensemble de pratiques plus qu’un parcours philosophique. La référence majeure aux auteurs des siècles précédents est le terme Sadomasochisme, si le marquis de Sade est connu de nom du public libertin, celui de Sacher Masoch l’est beaucoup moins, et rares sont ceux qui les ont lus. Souvent répondant à des envies personnelles et étant un moyen de les assouvir, plutôt qu’à une volonté de s’affranchir de dogmes, le libertinage, quelles que soient les motivations y conduisant, remet en cause la valeur morale de la fidélité. Même si certains libertins conservent l’exclusivité à leur partenaire lors de leurs pratiques, la question des limites que nous envisageons à la fidélité se pose.

À parler de manière plus personnelle, c’est de m’interroger adolescent sur l’amour-libre qui m’a rendu anarchiste. Amour et sexualité m’ont toujours paru deux choses radicalement séparées et indépendantes, mais qu’il était fort agréable de mélanger. Cela même avant d’avoir expérimenté l’un ou l’autre. De ce fait je ne pouvais envisager d’appartenir sexuellement à une personne en particulier. S’imposait à moi la libre association d’individus : qu’ils fussent deux, trois ou plus ne changeait rien à l’affaire, le seul à qui j’appartenais était moi-même. Aussi chaque partie de cette association doit jouir de cette liberté absolue. Je n’ai pas à contrôler où vont le cœur et le corps des gens que j’aime. Et l’amour-libre est venu ainsi en moi. Si la libre association me paraissait désormais le meilleur modèle de couple, la société des Hommes qui m’entourent m’apparaissait devoir tout autant être libre. Et l’anarchisme est venu en moi. On s’est même fait un petit plan à trois avec l’amour-libre, c’était très bon. Aussi je l’affirme, je ne serai jamais fidèle, ni à mes partenaires, ni à un système, ni à un supermarché. Aussi je vous exhorte : ne le soyez jamais non plus !

Le temps a passé depuis mon adolescence, j’ai rencontré des libertins, j’ai croisé des libertaires, mais rarement sont les deux à la fois. Mazette ! Comment se fait-il que ces deux concepts ne se mélangent pas plus ?, et sans arrière pensée salace ce coup-ci. Et encore, je ne cherche pas à trouver en mes amis libertaires des pratiques sexuelles décalées, je me fous de leurs pratiques et elles ne me regardent pas, en revanche je ne trouve que rarement d’amour-libre en eux, du moins revendiqué. Miséricorde ! Ai-je rencontré des individus aux extrémités de la courbe de Gauss, de fichues exceptions en somme, ou est-ce que la pratique libertaire est moins proche de la pratique d’amour-libre que je m’imaginais ?

Mon interrogation est grande : Comment font-ils pour être fidèles ? Comment font-ils pour ne pas être polyamoureux ? Comment font-ils pour rester toute une vie avec le ou la même partenaire ? Comment font-ils pour être jaloux ? Comment font-ils pour militer pour les libertés tout en étant pour être si peu visibles sur de tels sujets ? Comment se fait-il que je n’ai jamais été invité à une partouze d’anarchistes ? Sont-ils gênés de parler de leur libido plus que de leur labeur ? Pourtant quitte à choisir, je préfère m’adonner à mes sentiments et à ma sexualité que d’aller bosser ! Face à cette dichotomie, je le répète, mon interrogation est grande.

Me reste à donner l’exemple : vivre libre et espérer entraîner ceux qui ne le sont pas, regarder les autres vivre libres et se laisser entraîner. Pas de dogme, pas de mariage, pas de chef, et encore moins spirituel, pas de divinité, pas d’enfant, en revanche libre-pensée, partage des connaissances, des ressources, des plaisirs, en libre-association. L’existence se bornant à un hédonisme libertaire, qui assure ainsi un bonheur individuel au sein du groupe des pairs.

Pour ceux qui comptaient sur un calembours avec « groupe de pairs », ne comptez pas sur moi ce soir.

Caresses et bises à l’œil.

Dr G.

Pour ceusses et celles qui profiteraient d’une version écrite de cette chronique, voici un lien pour participer à la réflexion : http://polyamour.info/

SharePARTAGER
Ce contenu a été publié dans Achaïra, Chronique Docteur G., avec comme mot(s)-clé(s) , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *