Chronique raisonnable n° 30 ou leçon d’autodéfense intellectuelle du jeudi 24 janvier 2013

30ème Leçon d’autodéfense intellectuelleJeudi 24 janvier 2013

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 30ème chronique raisonnable, pour :

  • apprendre à soumettre à la critique les informations reçues
  • prévenir les manipulations et
  • démonter les croyances,

« Être libre, c’est ne plus avoir peur et être responsable de sa vie ».

Continuons notre exploration dont le but est d’établir un jugement rationnel, au travers de nos trois sources de connaissances que sont notre expérience personnelle, la science et les médias. Aujourd’hui encore, nous terminerons l’étude de notre expérience personnelle, et plus particulièrement notre capacité à juger.

Mais rappelons-nous l’émission précédente ! Nous avons découvert plusieurs expériences en sciences humaines qui montrent comment notre capacité à juger peut être soumise à l’autorité ou au conformisme avec le groupe, ce sont les expériences de Milgram et de Asch. Ces expériences nous amené à voir les mécanismes de beaucoup d’arnaques et comment ne pas laisser avoir en se posant les bonnes questions.

Pour cette émission, nous allons utiliser la maxime de Hume, qui est un outil de la pensée critique que l’on peut utiliser quand on nous soumet une proposition « fantastique ».

Pour le philosophe, David Hume, « La friponnerie et la sottise humaine sont des phénomènes si courants que je croirais que les évènements les plus extraordinaires naissent de leurs concours plutôt que d’admettre une violation invraisemblable des lois de la nature. »

Dans un texte intitulé « Des miracles », le philosophe David Hume intervient dans les débats théologiques de son époque. Il y propose un remarquable argument pour aider à évaluer les prétendus miracles. Mais cet argument peut être appliqué à toutes les affirmations extraordinaires.

Hume remarque que les différentes religions avancent toutes des miracles comme autant de preuves de leur vérité. Cependant, ces miracles doivent être crus sur la base de simples témoignages, puisque la plupart des gens n’ont pu en être ni les témoins, ni les « bénéficiaires » !

Or qu’est-ce qu’un miracle ?

Par définition explique Hume, il s’agit d’une violation, attribuée à la volonté divine, des lois de la nature. Notre confiance dans ces lois de la nature est fondée sur l’expérience : elle est donc faillible. Mais le témoignage qui rapporte le miracle est lui-même fondé sur l’expérience. CE que nous devons comparer, ce sont les probabilités respectives des deux évènements : d’abord la probabilité qu’il y ait bien eu violation des lois de la nature ; ensuite, la probabilité que le témoin (ou l’un ou l’autre des transmetteurs de l’information) se soit trompé ou tente de nous tromper. Sitôt qu’on pose le problème de cette manière, qui est la bonne, on conclut que la deuxième hypothèse est la plus plausible. On peut en effet invoquer en sa faveur bien des choses apprises par expérience, comme la fragilité du témoignage de nos sens, la contradiction de témoins, l’incohérence les allégations de miracles des diverses religions (qui ne peuvent pas toutes être vraies simultanément), le désir de merveilleux et celui de croire, le plaisir de penser avoir été choisi pour être témoin d’un miracle, le plaisir de tromper et ainsi de suite.

Pour Hume, « Aucun témoignage n’est suffisant pour établir un miracle, à moins que le témoignage soit d’un genre tel que sa fausseté serait plus miraculeuse que le fait qu’il veut établir ; […]. Quand quelqu’un me dit qu’il a vu un mort revenir à la vie, je considère immédiatement en moi-même s’il est plus probable que cette personne me trompe ou soit trompée, ou que le fait qu’elle relate ait réellement eu lieu. Je soupèse les deux miracles, et selon la supériorité que je découvre, je rends ma décision et rejette toujours le plus grand miracle. Si la fausseté de son témoignage  était plus miraculeuse que l’évènement qu’elle relate, alors, et alors seulement, cette personne pourrait prétendre commander ma croyance et mon opinion. ».

Cet argument doit être généralisé parce qu’il a un champ bien plus large d’application que les seuls miracles face aux lois de la nature. Jean Bricmont reformule ainsi la « maxime de Hume élargie » :

« Il faut […] poser la question suivante aux scientifiques tout autant qu’aux diseuse de bonne aventure, aux astrologues et aux homéopathes : quelles raisons me donnez-vous de croire que la véracité de ce que vous avancez est plus probable que le fait que vous vous trompiez ou que vous me trompiez ? Les scientifiques peuvent répondre en invoquant des expériences précises ainsi que – ce qui est plus évident pour le profane – les applications technologiques auxquelles leurs théories donnent naissance. Mais, pour les autres, une telle réponse n’existe pas.

De plus, question aussi soulevée par Hume, comment affronter le problème posé par la multiplicité des doctrines fondées sur des arguments de type miraculeux ? Si je dois croire à l’homéopathie, pourquoi ne pas croire aux guérisons par la foi qui ont la même efficacité de l’autre côté de l’Atlantique que l’homéopathie chez nous ? Pourquoi adhérer à notre astrologie plutôt qu’à celles du Tibet ou de l’Inde ? Toutes ces croyances sont fondées sur des témoignages qui sont également valides et, par conséquent, également invalides. Ou, pour le dire autrement, tous ceux qui nous apparaissent comme crédules dans nos sociétés sont souvent très sceptiques dés qu’on leur parle de croyances provenant d’outre-mer. Leur position est inconsistante, parce que les raisonnements qui justifient leur scepticisme envers les croyances exotiques, ils ne les appliquent pas à celles qui leur ont été inculquées dans l’enfance ou qui sont répandues dans leur environnement immédiat »[*]

Carl Sagan propose, lui, le corollaire suivant : « Des affirmations extraordinaires demandent des preuves qui sont elles-mêmes extraordinaires ».

Au terme de ces réflexions et expériences, sur le recours à notre expérience personnelle, il est temps d’introduire la question du recours à la science empirique et expérimentale.

Il s’agit de voir la place importante mais singulière de la science dans notre culture. S’il n’y a guère d’aspect de nos vies qui ne soit influencé par la science et plus précisément par les technologies qui en sont issue, les résultats, concepts et méthodes semblent n’avoir que peu pénétrer les consciences (le chapitre précédent l’a bien montré) et restent encore étrangers au grand public. Ceci explique sans doute la persistance et même la propagation de nombreuses croyances pseudoscientifiques ou même antiscientifiques. Il arrive pourtant que les partisans de ces pseudosciences se réclament de science et de rationalité comme le font les astrologues.

Au final, c’est la rationalité elle-même qui est attaquée dans certains milieux … intellectuels et académiques.

La science et la raison sont présentées comme de sordides masques idéologiques couvrant diverses dominations – occidentale, mâle, capitaliste, etc. Ces analyses débouchent parfois sur un relativisme tendant la main aux doctrines paranormales et ésotériques et selon lequel la science n’est qu’un discours parmi d’autres, une « simple construction sociale » et politique, sans aucun accès privilégié à la vérité. On justifie de telles conclusions par l’énorme difficulté (qu’on transforme en impossibilité) à énoncer précisément et d’une manière philosophiquement satisfaisante ce qu’est la science, comment elle fonctionne et comment ses résultats sont obtenus et vérifiés. Ces définitions relèvent de la mission de la discipline nommée l’épistémologie, même si elle n’est pas arrivée entièrement à bout de cette tâche. L’épistémologie (du grec epistêmê, savoir et logos, discours, étude) est l’étude critique de la science, de ses principes, méthodes et conclusions.

L’épistémologie rencontre de nombreuses difficultés. En effet, si la science est une entreprise rationnelle, la logique formelle ne suffit pas à décrire et à expliciter pleinement la connaissance de la théorie empiriste de l’origine. Des penseurs du début du XXème siècle eurent le tort de le croire. Regardons le paradoxe de Hempel qui illustre cette difficulté rencontrée par l’épistémologie.

Il s’agit de savoir comment les scientifiques finissent pas tenir une proposition pour (probablement) vraie. Si on interroge des scientifiques peu férus en épistémologie, ils répondront en général que des données réunies confèrent une probabilité croissante à une proposition. Quand une donnée confirme l’hypothèse, elle accroît sa probabilité, sinon elle la décroît.

Prenons un exemple où se retrouve le sens commun. Prenons l’hypothèse que tous les corbeaux sont noirs. Supposons l’observation d’un corbeau, dont on constate qu’il est noir ; cette observation confirme l’hypothèse. Doit-on la tenir pour vraie ? Certes pas, bien évidemment, puisqu’un seul corbeau ne saurait permettre une généralisation portant sur tous les corbeaux.

On devine la difficulté, c’est qu’un nombre limité d’observations, même immense, ne pourra jamais en toute logique permettre absolument une généralisation sur tous les corbeaux.

Mais l’important est que cette observation donne une dose de plausibilité à notre hypothèse, et cette plausibilité s’accroîtra avec le nombre des observations d’autres corbeaux ayant la même propriété d’être noirs.

Un étonnant paradoxe met en cause cette justement cette conception intuitive et il a été étudié par le logicien et philosophe Carl Hempel. Celui-ci utilise une loi logique du calcul des probabilités appelée contraposition. Cette loi est assez claire à comprendre. Elle dit que la proposition « si ceci, alors cela » est logiquement identique à « si non cela, alors non ceci ». Voyons cela de plus prés. Par exemple la proposition de saison, « s’il pleut, alors le trottoir est mouillé », sa contraposition est « si le trottoir n’est pas mouillé, alors il ne pleut pas ». Revenons à notre exemple des corbeaux. « Si quelque chose est un corbeau, alors il est noir ». Sa contraposition est «si quelque chose n’est pas noir, alors ce n’est pas un corbeau. » Or puisque cette contraposition est logiquement identique à la proposition de départ, toute observation qui confirme l’une doit nécessairement confirmer l’autre. Pour bien comprendre le raisonnement, prenons l’exemple d’une boite contenant des chaussettes. Cette boite est située au sommet de votre garde-robe et vous ne pouvez pas voir à l’intérieur : vous devez vous contenter de retirer une à une les chaussettes pour les observer. Vous cherchez à vérifier votre hypothèse que toutes les chaussettes noires sont de taille 40. Vous retirez une chaussette de la boite : elle est noire et c’est du 40. L’hypothèse est confirmée. Vous retirez une chaussette de la boite : elle est bleue et c’est du 37. Que concluez-vous ?

Le paradoxe de Hempel surgit ici. Puisque la proposition « tous les corbeaux sont noirs » est équivalente à «  tout objet non noir est non corbeau », il semble que nous devons conclure de l’observation d’une grenouille verte confirme que tous les corbeaux sont noirs ! En fait nous devons conclure que toute observation d’un objet quelconque pourvu qu’il ne soit pas noir et pas corbeau, confirme que tous les corbeaux sont noirs !!

N’est-il pas étrange de devoir conclure, au terme de ce qui semble une logique inattaquable, que l’on puise pratiquer l’ornithologie directement de sa cuisine en observant, disons, des ustensiles multicolores ? Certes nous venons de simplifier grandement le travail des ornithologues qui n’ont plus besoin d’aller sur le terrain pour pratiquer leur science, mais à quel prix doit-on payer cette simplification ?

Nos soucis ne s’arrêtent pas là, car vous aurez peut-être remarqué que l’observation des grenouilles vertes confirme autant que tous les corbeaux sont noirs qu’il confirme avec la même implacable logique l’hypothèse « tous les corbeaux sont blancs ».

On le voit les questions que la science (et les pseudosciences) soulèvent sont nombreuses et complexes. Nous nos contenterons dans les prochaines émissions de donner aux personnes qui désirent adopter un point de vue critique par rapport à la science et aux pseudosciences quelques balises ainsi que quelques outils d’autodéfense intellectuelle.

Quittons-nous sur quelques citations :

« Ce n’est pas tant ce que le scientifique croit qui le distingue que comment et pourquoi il le croit. » Bertrand Russell

« Si j’ai appris une chose au cours de ma vie, c’est que toute notre science, confrontée à la réalité, apparaît primitive et enfantine – et pourtant c’est ce que nous possédons de plus précieux. » Albert Einstein

« Le remplacement de l’idée que les faits et les arguments ont de l’importance par celle que tout n’est qu’une question d’intérêts personnels et de perspective est –après la politique étrangère américaine – la plus caractéristique et la plus dangereuse manifestation de l’anti-intellectualisme de notre temps. » Larry Laudan

Lors de notre prochaine émission, nous entrerons dans ce chapitre sur la science empirique et expérimentale.

Enfin, n’oubliez pas les conseils des émissions précédentes, ces conseils vous sont donnés pour laisser le moins de prise possible à l’émotion manipulatrice voulue.

Et retrouvez sur le site du cercle libertaire Jean-Barrué ( http://cerclelibertairejb33.free.fr ) nos chroniques en référence au « Petit cours d’autodéfense intellectuelle » de Normand Baillargeon.

 

Alors, à la prochaine fois

 


[*] http://www.pseudo-sciences.org/spip.php?article105

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