Chronique raisonnable n° 26 ou leçon d’autodéfense intellectuelle du jeudi 15 novembre 2012

26ème Leçon d’autodéfense intellectuelle Jeudi 15 novembre 2012
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26ème chronique raisonnable, pour :

o     apprendre à soumettre à la critique les informations reçues

·        prévenir les manipulations et

·        démonter les croyances,

« Être libre, c’est ne plus avoir peur et être responsable de sa vie ».

 

Continuons notre exploration dont le but est d’établir un jugement rationnel, au travers de nos trois sources de connaissances que sont notre expérience personnelle, la science et les médias. Aujourd’hui encore, nous explorons l’étude de notre expérience personnelle, et plus particulièrement notre mémoire.

 

Mais rappelons-nous l’émission précédente ! Nous avons étudié les leçons que nous apporte la magie dans les moyens de déceler des impressions fausses et manipulées. Nous avons appris une nouvelle fois à nous méfier de nos perceptions. Nous avons repéré de prétendus pouvoirs paranormaux et vu quelques exemples de moyens de les déceler. Nous avons vu l’usage malicieux de ceux qui prétendent lire dans l’esprit d’autrui avec la méthode du « un coup d’avance » et enfin nous avons vu l’expérience réussie d’un professeur de physique pour dénoncer la fascination pour l’irrationnel avec « l’effet paillasson ». Enfin, nous avons rappelé qu’aucun cas de pouvoirs paranormaux, occultes ou surnaturels n’a résisté aux tests de la « James Randi Foundation » dans des conditions d’observations adéquates. Nous avions annoncé cette émission en terminant par cette citation d’Alain Berthoz : « La mémoire du passé n’est pas faite pour se souvenir du passé, elle est faite pour prévenir le futur. La mémoire est un instrument de prédiction. »

 

Pour cette émission, il nous faut donc aborder la mémoire et le souvenir. Pendant longtemps, on a étudié la mémoire au travers de l’apprentissage de listes de mots à retenir, jusqu’aux dernières décennies du XXème siècle où l’on a développé d’autres méthodes issues de la psychologie cognitive, qui a amené de nombreuses découvertes fondamentales sur la mémoire et son fonctionnement. A nouveau, ce qui a été découvert c’est le caractère construit de nos souvenirs, sous l’influence de nos attentes, désirs, croyances et savoirs. On retiendra les travaux remarquables d’Elisabeth Loftus.

Elle a étudié les témoignages, en particulier ceux des témoins d’un crime ou d’un accident. Elle a montré des films d’accidents de la route puis a questionné les personnes sur ce qu’elles avaient vu. Elle a constaté que la formulation des questions influait étrangement sur les réponses que donnaient les sujets sur leur témoignage.

Ainsi à la question « à quelle vitesse les voitures allaient-elles quand elles se sont fracassés (smashed) ? » les personnes répondaient, en moyenne, par une vitesse estimée plus rapide que lorsque la question était formulée de façon plus neutre comme « à quelle vitesse les voitures allaient-elles quand elles se sont percutés (hit) ? » Mieux : à la suite de la première formulation, plus de monde assurait avoir vu du verre brisé alors qu’il n’y en avait pas !

D’autres travaux ont pu montrer que la mémoire pouvait être faussée, et de manière prévisible par diverses techniques servant à donner de l’information aux sujets sans qu’ils s’en rendent compte. Cette exposition à de la fausse information a été étudiée et est nommée aujourd’hui l’effet mésinformation. Voici une des expériences d’Elisabeth Loftus.

On montre un accident de voiture aux sujets. A la moitié du groupe, on donne ensuite une fausse information sur l’accident : le panneau Stop qu’ils ont vu était un panneau Céder le passage. A l’autre moitié, on ne donne pas cette fausse information. Quand on demande ensuite aux sujets de se rappeler ce qu’ils ont vu, les sujets du premier groupe répondront, de façon significative, qu’ils ont vu le panneau Céder le passage tandis que ceux du second groupe auront une réponse significativement plus exacte. Les recherches montrent que ces résultats s’avèrent même accentués dans la vie réelle, hors des laboratoires.

On se demande alors s’il serait possible d’implanter ainsi de faux souvenirs ? Et la réponse est oui, bien sûr. On a ainsi pu implanter, avec l’aide de leur famille, le souvenir d’un évènement qui ne s’est jamais produit. Dans certaines expériences, jusqu’à 25% des participants ont cru à un souvenir d’enfance – avoir été perdu pendant une bonne période de temps dans un centre commercial Les expériences ainsi menées prouvent qu’une minorité significative de personnes développent des souvenirs totalement ou partiellement faux. On a même réussi à implanter des faux souvenirs substantiels, c’est-à-dire d’évènements récents ou hors du commun. Ainsi, avec de fausses publicités pour Disney World, on a implanté le souvenir d’une rencontre avec Bugs Bunny (qui n’est pas un personnage de Disney). On a aussi pu implanter le souvenir d’avoir observé une personne possédée par le diable !

Ces découvertes ont des implications nombreuses et importantes. Par exemple, sur le plan légal, la principale cause de condamnation d’innocents (innocence prouvée plus tard par l’analyse ADN) est le témoignage erroné. C’est aussi le syndrome du faux souvenir. Des psychothérapeutes ont ainsi pu amener leurs patientes à retrouver le souvenir de traumatismes (notamment sexuels) subis dans l’enfance. Or, dans un nombre important de cas, ces souvenirs étaient faux et implantés.

Il s’agit donc toujours de distinguer le vrai du faux, le plausible de l’improbable et de ne pas se fier exclusivement et aveuglément à notre mémoire.

 

Nous allons donner quelques exemples de souvenirs pour voir comment fonctionne notre mémoire.

 

Faisons cette expérience de nous rappeler un moment où nous étions assis. Rappelons-nous où nous étions, comment nous étions habillé, dans quelle position étaient nos jambes et nos bras. Il y a de fortes chances pour que vous voyiez la scène en perspective comme si vous étiez spectateur ou vous regardiez votre image à la télévision. Un tel souvenir ne peut être entièrement exact, en réalité on se souvient de certains éléments et notre cerveau construit le reste et ce regard éloigné.

 

Nous avons diverses techniques pour nous souvenir plus facilement de nombreuses choses, on leur donne le nom de mnémotechniques, comme « Mnêmê » qui veut dire mémoire en grec ou comme Mnèmosyne, déesse grecque de la Mémoire et mère des Muses.

Ainsi pour se rappeler les premières des innombrables décimales de la constante pi (π), on utilise un poème dont le nombre de lettres de chaque mot correspond dans l’ordre aux chiffres de pi, voici les premiers vers :

Que j’aime à faire apprendre ce nombre utile aux sages !

Immortel Archimède, artiste ingénieur,

Qui de ton jugement peut priser la valeur ?

On comptera ainsi Que = 3 lettres, j’ = 1 lettre, aime = 4 lettres, à= 1 lettre, faire = 5 lettres, apprendre = 9 lettres et ainsi de suite ce qui nous donne déjà 3,14159 pour les 5 premières décimales de pi.

 

Les trucs mnémotechniques fonctionnent toujours sur les mêmes principes : indexer, passer à une tâche de mémoire plus simple, décomposer, élaborer.

 

Voici d’autres exemples courants utilisant les acronymes. Il s’agit de faire correspondre les lettres d’un mot connu ou les premières lettres des mots d’une phrase à une liste de mots à apprendre.

Ainsi, le mot anglais homes, qui veut dire maisons, est l’acronyme utilisé pour mémoriser les noms des Grands Lacs américains : Hudson, Ontario, Michigan, Erié et Supérieur.

Ainsi la phrase « Mon Vieux, Tu M’as Jeté Sur Une Nouvelle Planète » permet avec les premières lettres de ses mots de mémoriser dans l’ordre les noms des planètes du système solaire : Mercure, Vénus, Terre, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus, Neptune et Pluton. [*]

 

Une autre technique consiste à associer chacune des pièces d’une maison à un objet d’une liste à retenir, il suffit alors pour les retrouver de parcourir dans son imagination les pièces de cette maison. On raconte ainsi que le poète grec Simonide de Céos a pu se souvenir des personnes qui ont péri brûlées dans un incendie à la suite d’un banquet. Simonide avait été invité à une partie de ce banquet pour réciter des vers. Il s’est rappelé la place de chacun dans ce banquet et a pu les nommer un à un, en suivant leur emplacement dans le banquet, alors que les personnes brûlées étaient devenues méconnaissables. Ceci permit de savoir quelles personnes étaient ainsi décédées.

 

Lors de notre prochaine émission, nous aborderons notre capacité à juger des choses.

En attendant, pour illustrer ce sujet voici une histoire contée par Raymond Chevalier : « Quatre hommes visitent l’Australie pour la première fois. En voyageant par train, ils aperçoivent le profil d’un mouton noir qui broute. Le premier homme en conclut que les moutons australiens sont noirs. Le second prétend que tout ce que l’on peut conclure est que certains moutons australiens sont noirs. Le troisième objecte que la seule conclusion possible est qu’en Australie, au moins un mouton est noir ! Le quatrième homme, un sceptique, conclut : il existe en Australie, au moins un mouton dont au moins un des côtés est noir ! » (Québec Sceptique, 1993)

 

Enfin, n’oubliez pas les conseils des émissions précédentes, ces conseils vous sont donnés pour laisser le moins de prise possible à l’émotion manipulatrice voulue.

 

Et retrouvez sur le site du cercle libertaire Jean-Barrué (http://cerclelibertairejb33.free.fr ) nos chroniques en référence au « Petit cours d’autodéfense intellectuelle » de Normand Baillargeon.

 

Alors, à la prochaine fois


[*] On trouvera d’autres exemples sur le site http://lecerveau.mcgill.ca/

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