Repeindre le monde en blanc ! Achaïra, 17 novembre 2011

Yves Frémion, Provo, Amsterdam 1965-1967, Nautilus, 2009, 240 p.

C’est une édition revue et corrigée ; la première datait de 1982.Qui se souvient des provos hollandais qui choisirent le blanc comme couleur ? Qui se souvient de ces premiers écologistes qui firent de la résistance un plaisir ? Une de leurs premières actions se déroula lorsque la future reine des Pays-Bas, Béatrix, se maria avec un ancien nazi. Union qui ne plaisait pas plus que ça aux gens d’Amsterdam qui gardaient vive la mémoire des exactions allemandes. Aussi, quand les provos houspillèrent à plusieurs reprises les mariés, ils eurent la sympathie de la ville.

Les provos furent anticatholiques, antiprotestants, antilibéraux et contre les sociaux-démocrates. Ils furent surtout des jeunes gens qui ne trouvaient pas leur place dans une société où régnaient le chômage, l’absence de logements et où sévissait la pollution. Ils promurent l’éducation antiautoritaire, la liberté sexuelle, le féminisme, l’antimilitarisme, la rénovation urbaine et critiquèrent le consumérisme.

Les provos étaient plutôt pessimistes sur la possibilité de réveiller la société hollandaise endormie ; ils ne mettaient leurs espoirs ni dans la violence ni non plus dans la non-violence, mais dans des actes de provocation. Ils auraient pu dire comme d’autres jeunes :

« Notre passé est sinistre, notre présent est invivable, heureusement que nous n’avons pas de futur. »

Dès leur création, en 1965, on note la présence d’anarchistes parmi eux : des anciens comme l’écrivain libertaire Jeff Last (1899-1970), et aussi des plus jeunes comme Rudolf de Jong, né en 1932.

Il semblerait que les écrits de l’anarchiste américain Paul Goodman aient eu une grosse influence sur les provos.

Des artistes du mouvement COBRA (comme Constant Nieuwenhuis) et des lettristes participèrent également aux premiers pas de ce mouvement.

Disons, en insistant sur ce caractère réitératif de l’Histoire, que ce fut essentiellement un mouvement de jeunes, mouvement qui préfigura d’autres soulèvements de la jeunesse dans le monde entier et tout particulièrement à Paris.

L’auteur, Yves Frémion, rappelle qu’il y eut des provos parisiens : les JAC (Jeunesse anarcho-communiste) qui, comme les Hollandais, voulaient réveiller une France endormie.

Rappelons à ce propos cet article étonnant de myopie de Pierre Viansson-Ponté, journaliste au Monde, « Quandla France s’ennuie… », daté du 15 mars, soit quelques semaines avant notre Mai 68.

Ce qui m’a étonné − sans doute une idée toute faite −, à cette époque et dans ce pays, c’est que les provos furent souvent arrêtés, allèrent souvent en prison, pas pour longtemps il est vrai, et que la police était particulièrement violente, mais que les manifestants ne l’étaient pas moins, surtout quand c’étaient des ouvriers qui manifestaient. L’un d’eux mourut d’ailleurs d’une crise cardiaque lors d’une manif.

La violence policière attira la sympathie des gens pour les provos ; et on notera que la police y mit beaucoup du sien pour assurer le succès des jeunes gens.

Les provos ne furent sans doute pas à proprement parler des révolutionnaires. En cela, ils furent critiqués par les situationnistes, en particulier par Mustapha Khayati, en1966, dans De la misère en milieu étudiant. Pour Khayati, seul « le prolétariat est le moteur de la société capitaliste et donc son danger mortel ». Bref, pour transformer le monde, on ne pouvait se contenter seulement de tout repeindre en blanc !

Le provo Van Duyn proposait ce qu’il nommait la « stratégie des deux mains » : « De la main gauche, il faut travailler sur la réalité avec les gens tels qu’ils sont ; de la main droite, il faut travailler l’innovation, l’utopie, chercher une nouvelle manière de penser. »

Pour Roel van Duyn, « seules les masses provocatrices des jeunes glandeurs sont encore à incorporer dans le mouvement. Ce sont elles qui constituent une opposition, et non pas les soi-disant classes laborieuses. […] Les provos sont la dernière classe révolutionnaire des Pays-Bas ».

Il déclarait encore : « Nous souhaitions la révolution et nous la croyions impossible. »

Le mouvement provo ne dura que deux années : mars 1965-mai 1967.

Puis il y eut les kabouters et les krakers pour prendre la suite.

Le mouvement des kabouters (« les lutins ») se voulut plus positif, plus réformiste, plus propositionnel que les provos. Quatre d’entre eux furent même élus au conseil municipal d’Amsterdam.

Les krakers, qui étaient surtout des squatters, apparaissent en 1980 lors de l’accession de Béatrix à la royauté. Ils reprennent, mais en plus violent, les interventions provos. Un mot d’ordre :

« Cassez les vitrines et prenez tout ce dont vous avez besoin. »

C’est ce qu’ils firent en mai 1980 au moment de l’expulsion d’un de leurs squats : 137 furent arrêtés, emprisonnés et jugés. Tous avaient détruit leurs papiers d’identité.

Les provos ont beaucoup inventé, même la cohabitation entre violents et non-violents. Il y aurait peut-être encore à aller chercher de ce côté-là.

Les idées provos essaimèrent de par le monde.

On se souvient quand même des vélos blancs copiés en de nombreuses villes.

Sur la Toile, on trouve beaucoup d’informations sur les provos et, pour les plus curieux, une importante documentation à l’Institut d’histoire sociale d’Amsterdam.

Publié dans le Monde libertaire n° 1651 du 17 au 23 novembre 2011

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