La violence des jeunes mâles, Achaïra, 25 août 2011

Robert Muchembled,
Une histoire de la violence, Seuil, 2008, 512 p.

D’emblée, il nous est dit que, « de la fin du Moyen Âge à nos jours − c’est le sous-titre de l’ouvrage −, la violence physique et la brutalité des rapports humains suivent une trajectoire déclinante dans toute l’Europe de l’Ouest ».
Pour réfléchir à ce qu’a pu être la violence à partir du Moyen Âge, il faut savoir que, selon notre auteur, l’homicide était, à l’époque, un acte plutôt banal. Si l’acte meurtrier concernait peu les femmes, environ 10 %, il était surtout le cas des jeunes mâles dans la tranche d’âge moyenne de 20 à 30 ans, cette période où la jeunesse éprouvait les plus grandes difficultés d’insertion dans la société, essentiellement quant à la possibilité de se marier et de s’installer.
Si l’analyse que fait Robert Muchembled d’une certaine forme de violence à travers le temps ne prend que peu en compte le phénomène de la guerre, une plus grande place est faite aux grandes révoltes sociales :
« Le rôle des jeunes mâles dans les soulèvements du passé mériterait des analyses plus poussées. » En particulier « lors des grandes insurrections paysannes françaises », écrit-il. Et puis, par ailleurs, il note que « le plaisir de l’action est plus important que la victoire ».
Le potentiel de violence, le caractère agressif des jeunes hommes pouvant se transformer en contestation sociale, il s’agissait de canaliser cette violence, de l’inhiber par différents moyens, en particulier en prenant en compte les confréries de jeunesse, les bandes de jeunes comme nous dirions aujourd’hui : et ce en leur donnant des moyens d’expression lors des fêtes, en les subventionnant.
Paradoxalement, à l’époque, ce sont les villes qui semblent les plus sûres pour la tranquillité des habitants ; tout y est organisé à cet effet. Sont rejetés à l’extérieur des remparts tous les fauteurs de trouble : étrangers, prostituées, condamnés… et les jeunes qui ne respectent pas les règles de la paix sociale ; car, à l’intérieur des murs, de véritables techniques d’apaisement de la violence sont instaurées par des amendes, des contrats de paix devant les échevins, des bannissements, etc.
Mais, rejetés hors des villes, les bannis vont constituer un danger en s’installant sur les grands chemins pour rançonner les passants.
Le problème sera alors pris en charge par l’État central, qui se renforce à cette période, au détriment des cités, mais aussi avec l’accord des édiles et des hommes bien en place qui y verront leur avantage. État central qui sait que « toute puissance a besoin d’un minimum de consensus ou d’adhésion aux théories et aux pratiques qu’elle veut faire reconnaître ».
Pour mieux considérer le peu de prix de la vie d’alors, nous rappellerons qu’il fut un temps où un enfant sur deux n’atteignait pas l’âge de 20 ans ; et que ceux qui y arrivaient ne dépassaient souvent pas la quarantaine. Les chances de vie, de longue vie, étaient hasardeuses ; la vie ne valait pas grand-chose, donc encore moins le prix de la vie.
D’après notre auteur, la diminution des actes meurtriers aurait son explication dans un changement de la mentalité masculine, en particulier sur la notion de l’honneur, mais aussi dans l’apaisement des relations humaines, comme décrit par Norbert Elias dans sa Civilisation des mœurs. De même que l’action judiciaire à l’intérieur des cités se révèle un frein à la violence.
La violence (vis en latin : force et vigueur) aurait ainsi, avec le temps, été mieux maîtrisée par la société, puis réorientée vers des activités légales (la guerre, toujours juste, les expéditions coloniales outre-mer, le sport, etc.). Il s’agissait de contrôler un potentiel biologique et une éthique masculine, disons machiste, focalisée sur le sperme et le sang.
Puis au XVIe siècle s’annonce ce que l’auteur nomme une « révolution judiciaire » quand le pouvoir central s’arroge le monopole des mises à mort et en fait un étalage théâtral sur la place publique : c’est le droit de tuer légalement.
Contrebalançant son analyse d’une décroissance de la violence, Robert Muchembled note que le dernier tiers du XXe siècle marque un inquiétant renversement de la tendance. La société en crise ne maîtrise plus l’économie, donc le chômage, et ainsi ne peut, moins que jamais, faire une place satisfaisante aux jeunes ; les vieux, vivant plus longtemps que par le passé, conservent autant qu’ils le peuvent le contrôle économique sur cette société et aussi un contrôle sur la possession des femmes.
Ce renversement de tendance peut-il s’illustrer aujourd’hui par la flambée de violences dans le Royaume-Uni au début de ce mois d’août 2011, après la mort d’un jeune tué par la police ? De nombreux pillages, des incendies de magasins et de véhicules divers lors de plusieurs nuits consécutives à Tottenham et dans d’autres banlieues anglaises font la une des journaux. On notera que ces émeutes sont le fait de jeunes gens dans des quartiers où règnent misère et chômage, jeunes gens laissés-pour-compte de la société de consommation et bloqués dans leur ascension sociale.
On notera pourtant que ces violences débouchent rarement sur des homicides directs : les morts sont toujours involontaires.
Cela dit, cette analyse historique de la violence par Robert Muchembled met au jour un aspect qui n’a peut-être pas été suffisamment pris en compte dans des recherches plus larges des mouvements sociaux : le pouvoir entraînant de la jeunesse à faire bouger le monde quand elle se déchaîne, quand elle se met en mouvement collectivement.
Irions-nous jusqu’à dire que la jeunesse est un des principaux sujets de l’Histoire, un « acteur » qui peut emporter à sa suite la plus large tranche de la société civile ?
Bakounine, quelque part, ne mettait-il pas en avant cette disponibilité de la jeunesse ? Qui me dira à quel endroit de son œuvre ?
D’une façon plus générale, l’auteur se pose la question de l’origine de la violence et du goût de destruction, autrement dit de la pulsion de mort, aspect qui serait le propre de l’homme et pas celui des animaux. Cette forme de violence serait-elle un acquis culturel ou un caractère inné, biologique ?
L’humain rechercherait-il à retourner au néant d’où il vient ?
Il n’empêche, pour en revenir à notre livre, je le trouve très mal construit, avec des répétitions à n’en plus finir. On a l’impression que l’auteur a mis bout à bout des interventions diverses s’adressant à des publics divers et que, quand il a composé son bouquin, il n’a pas refondu, reclassé par thèmes ses recherches. Il se répète comme s’il craignait d’être mal compris.
Mais que cela ne vous décourage pas de le lire !
Allez ! La bonne nuit à vous !

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