Qu’est-ce que la propriété ? de Proudhon, Achaïra, 28 janvier 2010

Destruam et ædificabo

Michel Onfray, dans le Monde libertaire du hors-série de l’hiver 2009-2010, lors d’un article sur « le post-anarchisme ici et maintenant », préconise un « capitalisme libertaire », et pour cela il donne Proudhon comme référence. Je croyais que ce papier allait provoquer des polémiques. Pas encore ! Attendons… [Nous avons attendu, rien n’est venu !]

On dit que Proudhon est le père de l’anarchisme : il est certain qu’il a été le premier à donner une valeur positive au mot « anarchie ». Pour autant, beaucoup ne se reconnaissent pas en lui : à cause de son antiféminisme et aussi à cause d’une certaine forme d’antisémitisme qui serait plutôt une judéophobie religieuse. Acceptons ces critiques parfaitement justes.

Mais Proudhon n’est pas que cela : son travail théorique − et critique de la société telle qu’elle est − l’a distingué à tel point que Marx, dans la Sainte Famille, saluait élogieusement son Qu’est-ce que la propriété ? Il écrira que Proudhon a posé pour la première fois la possibilité d’une véritable science de l’économie, que l’ouvrage est un manifeste scientifique du prolétariat français. Leurs relations se gâtèrent par la suite.

L’ouvrage de Proudhon Qu’est-ce que la propriété ? vient d’être réédité en livre de poche pour 7,5 euros.

Proudhon, grand lecteur de la Bible, y fait la remarque préparatoire que « la terre a été donnée [par Dieu] au genre humain ». Si la terre a été donnée à tous, « pourquoi donc n’ai-je rien reçu ? », dit-il.

Il semblerait que Proudhon fut un croyant ; c’était surtout un enthousiaste : on sait que l’étymologie du mot « enthousiaste » veut dire à peu près « Dieu en soi ».

Proudhon pensait surtout que l’Église avait failli et que, pour restaurer la religion, il fallait condamner l’Église. Passons là-dessus, mais nous pourrons y revenir.

La terre a donc été donnée à tous, mais qu’en est-il alors de l’hérédité ? Ce droit ne peut-il pas être égal pour « tous » les enfants, les petits-enfants et les arrière-petits-enfants ? Et pourquoi l’égalité ne peut-elle être conservée dans le droit d’héritage ? Qu’est-ce que le principe d’hérédité ? Quels sont les fondements de l’inégalité ? Qu’est-ce que la propriété ?

Qu’est-ce que le propriétaire ? Il répond : « Une machine qui ne fonctionne pas, ou qui, en fonctionnant pour son plaisir et selon son caprice, ne produit rien. »

Et Proudhon va décortiquer méthodiquement les origines de la propriété. Pour lui − rappelons qu’il exerça, entre autres métiers, la fonction de comptable −, si nous en sommes arrivés là, c’est qu’il y a une erreur quelque part… Et il va démolir avec une verve qui frise la naïveté les arguments des juristes, des propriétaires et des gouvernements.

« J’ai accompli l’œuvre que je m’étais proposée ; ­la propriété est vaincue ; elle ne se relèvera jamais. »

Alors, la propriété, c’est le droit du premier occupant ? Le résultat du travail ?

Le droit d’occuper le sol est égal pour tous. Et qu’un homme prétende transformer son droit de possession en droit de propriété, Proudhon lui déclare la guerre et le combat à outrance. Il dira : « Je jure haine à la propriété. »

Si ce texte constitue un premier Mémoire, qui fit grand scandale, deux autres suivirent qui nuancèrent le premier, mais qui n’empêchèrent pas Proudhon d’être poursuivi en justice.

Il n’est pas possible, ici, de résumer la pensée de Proudhon, pensée en mouvement qui plus est. Contentons-nous de relever quelques concepts :

La « force collective » : un rassemblement de travailleurs dégage une force collective supérieure à la somme des forces de ces mêmes travailleurs s’ils agissaient isolément ; cent ouvriers n’équivalent pas à cent fois un ouvrier. L’exemple de l’obélisque de Louxor : deux cents grenadiers ont, en quelques heures, dressé l’obélisque sur sa base. Est-ce qu’un grenadier, en deux cents jours, en serait venu à bout ?

Conséquence sur le salaire : le travailleur devrait conserver, même après avoir reçu son salaire, un droit naturel de propriété sur la chose qu’il a produite. Car le travail a créé une valeur qui n’est pas payée complètement par le salaire. Le salaire n’est que la dépense de l’entretien et de la réparation journalière du travailleur ; le travailleur n’a rien vendu. Le salaire du travailleur ne dépasse guère que sa consommation courante et ne lui assure pas le salaire du lendemain tandis que le capitaliste en s’appropriant le surplus  sécurise son avenir.

Le capitaliste, dit-on, a payé les journées des ouvriers. Il faudrait dire : le capitaliste a payé autant de fois une journée qu’il a employé d’ouvriers. Il n’a pas payé la force collective qui résulte de l’union des travailleurs.

Lorsque toutes les forces individuelles ont été payées, la force collective n’a pas été payée ; c’est ce surplus dont s’empare le capitaliste, que Proudhon nomme l’aubaine.

Pour l’artisan, ce dernier doit être le propriétaire du produit de son travail − oui, si l’on tient compte que même ce travail est toujours le résultat d’un effort collectif − mais l’instrument utilisé (la terre, l’eau, etc.) est propriété commune.

Et une citation qui fait penser à Bakounine :

« La liberté de chacun rencontrant dans la liberté d’autrui non plus une limite, comme dans la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793, mais un auxiliaire, l’homme le plus libre est celui qui a le plus de relations avec ses semblables. » Confession d’un révolutionnaire, p. 249, Rivière 1929.

À propos de l’inégalité des talents, des capacités, etc. : « Le talent est une création de la société bien plus qu’un don de la nature, c’est un capital accumulé. »

 « La possession est dans le droit ; la propriété est contre le droit. Sup­primez la propriété en conservant la possession ; et, par cette seule modification dans le principe, vous changerez tout dans les lois, le gouvernement, l’économie, les institutions : vous chassez le mal de la terre. »

« Le gou­vernement de l’homme par l’homme, sous quelque nom qu’il se déguise, est oppression ; la plus haute perfection de la société se trouve dans l’union de l’or­dre et de l’anarchie. »

On peut rappeler par exemple son style dynamique quand il écrivait :

 « Quelle forme de gouvernement allons-nous préférer ? − Eh ! pouvez-vous le demander ? répond sans doute quelqu’un de mes plus jeunes lecteurs ; vous êtes républicain. − Républicain, oui ; mais ce mot ne précise rien. Res publica, c’est la chose publique ; or, quiconque veut la chose publique, sous quelque forme de gouvernement que ce soit, peut se dire républicain. Les rois aussi sont républicains. − Eh bien ! vous êtes démocrate ? − Non. − Quoi ! vous seriez monarchique ? − Non. − Constitutionnel ? − Dieu m’en garde. − Vous êtes donc aristocrate ? − Point du tout. − Vous voulez un gouvernement mixte ? − Encore moins − Qu’êtes-vous donc ? − Je suis anarchiste. − Je vous entends : vous faites de la satire ; ceci est à l’adresse du gouvernement. − En aucune façon : vous venez d’entendre ma profession de foi sérieuse et mûrement réfléchie ; quoique très ami de l’ordre, je suis dans toute la force du terme, anarchiste. Écoutez-moi. »

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