Achaïra n°183 : Les singes nous enseignent

Les singes nous enseignent

Lors d’anciennes chroniques, nous nous étions posé la question des fondements d’une conscience morale chez les êtres humains, et nous pensions en avoir trouvé la réponse dans L’Éthique de Kropotkine. Déjà, dans L’Entraide, l’auteur donnait de multiples exemples de comportements solidaires dans différentes sociétés humaines mais aussi chez les animaux.

Puis l’Esquisse d’une morale sans obligation ni sanction de Jean-Marie Guyau avait attiré notre attention. Le propos de Guyau présentait « l’idée de la vie » comme base de l’éthique.

« Il y a une certaine générosité inséparable de l’existence, et sans laquelle on meurt, on se dessèche intérieurement. Il faut fleurir ; la moralité, le désintéressement, c’est la fleur de la vie humaine. »

Puis, un chercheur contemporain, Claude-Marcel Hladik, a écrit en 2002 dans l’Odyssée du vivant :

« L’éthique, incluant les notions du “bien” et du “mal” semblerait également provenir du plus profond des structures sociales des groupes d’anthropoïdes. »

Aujourd’hui, c’est avec grand intérêt que nous découvrons le travail du primatologue Frans De Waal qui nous dit tout ce qui nous sépare des singes mais surtout ce qui nous en rapproche ; étudiant les chimpanzés et les bonobos, il y dévoile, comme chez nous, le goût prononcé de certains pour le pouvoir et pour la conquête du sexe opposé. Si les bonobos résolvent leurs problèmes de pouvoir par le sexe ; les chimpanzés, eux, règlent les problèmes de sexe par le pouvoir.

Oui, vous qui m’écoutez, êtes-vous plutôt bonobo ou plutôt chimpanzé ? Ni l’un ni l’autre, direz-vous. Vous êtes des êtres humains. Certes, certes…

Mais il faut pourtant bien admettre que nous partageons qualités et défauts de la famille simienne. Et Frans de Waal écrit :

« Loin d’être un mince vernis, la morale nous vient de l’intérieur. Elle fait partie intégrante de notre biologie, comme le confirment les nombreux parallèles repérés chez d’autres animaux. »

Mais ce n’est pas tout, nous dit encore l’auteur, ces singes-là sont capables de sympathie et d’empathie, c’est-à-dire de se mettre, en imagination, à la place des autres, d’être en mesure de les comprendre ; et, parce qu’ils les comprennent, certains, sont quelquefois capables de les faire souffrir volontairement tout en sachant qu’ils souffrent. Là est la vraie cruauté.

Ajoutons que nous restons quelque peu ébahis de voir nos bonobos ou nos chimpanzés faire preuve de « culture », c’est-à-dire qu’ils apprennent les uns des autres et aussi de nous. Nous avions déjà mentionné cette femelle qui lavait les fruits avant de les manger imitée par ses congénères. Frans de Waal nous conte une autre expérience : deux groupes de singes différents, les uns pacifiques, les autres belliqueux, obligés de cohabiter ; et les pacifiques faisant naître la paix par leur comportement qui se propage à l’autre groupe. On croit rêver…

De Waal ajoute : « Le rétablissement de la paix est une compétence sociale acquise et non un instinct. » Et, chez les singes, il y a des « cultures » de paix comme il y a des « cultures » de violence. Il est clair que nous ne différons pas beaucoup d’eux quand nous montrons notre animosité envers d’autres groupes et notre hostilité envers l’étranger.

Pour Frans De Waal :

« Les éléments constitutifs de la morale précèdent clairement l’humanité. Nous les reconnaissons chez nos parents primates, l’empathie étant plus visible chez le bonobo, et la réciprocité chez le chimpanzé. Les règles morales nous disent quand et comment appliquer ces tendances, mais elles sont elles-mêmes à l’œuvre depuis des temps immémoriaux. »

Cependant, un autre comportement, suite logique de ce qui précède, est à remarquer : il s’agit de la réconciliation après les bagarres ; les femelles étant souvent à l’initiative des rabibochages. Ainsi y a-t-il différents protocoles de raccommodement : « Les singes dorés le font en se prenant par la main, les chimpanzés avec un baiser sur la bouche, les bonobos par le sexe, et les macaques tonkinois en s’étreignant et en se léchant les lèvres. »

Donc, si l’agressivité et la violence sont des faits incontournables, les comportements de réconciliation sont tout aussi existants, du moins chez les animaux sociaux. On mettra de côté les abeilles, les termites, les fourmis, qui sont des animaux sociaux, mais ne sont pas à ranger avec les mammifères.

De tous temps, ce sont surtout les comportements de violence qui ont été mis en avant ; et De Waal de nous mettre en garde :

« Si l’on centre exclusivement son attention sur les comportements à problèmes, on se retrouve aussi démuni qu’un pompier qui apprendrait tout sur le feu et rien sur l’eau. »

Alors ? Eh bien, il semble que nous les humains sommes allés un peu plus loin dans l’évolution de la vie ; nous serions plus inventifs que nos frères animaux. Il n’empêche, nous avons encore à apprendre par l’exemple des femelles tant bonobos que chimpanzés qui semblent bien maîtriser les méthodes de réconciliation. Les guenons seraient donc porteuses de culture.

Pour amorcer un éventuel débat, voici une dernière citation tirée des œuvres de Frans de Waal :

« De ces indices de “souci de la communauté”, je conclus que les éléments de base de la morale sont plus anciens que l’humanité, et que nous n’avons pas besoin de Dieu pour expliquer comment nous en sommes arrivés là où nous en sommes aujourd’hui. »

Frans de Waal, Le singe en nous, Fayard, 2008, 328 p.

De la réconciliation chez les primates, Flammarion, 2011, 384 p.

Le bonobo, Dieu et nous, Babel, 2015, 364 p.

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