Chronique de la désobéissance n° 71 : avec un Air de liberté – 13 décembre 2012

Achaïra, 13 décembre 2012

C’est bientôt le solstice d’hiver ; le jour va triompher de la nuit : ce sera la fête de la Lumière ; et ce sera bientôt l’occasion, entre autres présents, d’offrir des livres à vos proches et à vos enfants. Je vous en propose deux.

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Un air de liberté

Une chanson peut-elle déclencher une révolution ? Cela n’a pas été le cas avec les Pussy Riot en Russie, dernièrement. Ce l’est dans Un air de liberté, un roman d’anticipation d’Hellena Cavendi, une adolescente de quatorze ans, étonnamment bien au fait des problématiques révolutionnaires anarchistes, des conditions matérielles d’une société future et qui déborde d’une imagination scientifique époustouflante.

Aussi dirons-nous : « Fou celui qui désespère d’une jeunesse capable comme celle-là de nous faire rêver ! »

Ta liberté ne tient qu’à toi

C’est toi qui dois en faire le choix

L’histoire se passe en 2368 ; nous vivons alors dans une société libertaire, une société où « personne ne voulait plus dépendre de rien, que ce soit d’une autorité supérieure ou d’une drogue à accoutumance », une société avec cependant des restes du passé encore bien vivants chez quelques individus qui ont pour ambition de rétablir le capitalisme et qui projettent rien de moins que de changer l’axe du temps par un « assassinat intertemporel ».

Il s’agit donc de tuer le chanteur John Lesmoines qui fut, par une chanson devenue célèbre, le déclencheur de cette révolution. Le faire disparaître avant qu’il n’écrive son œuvre changerait le cours du temps et, de fait, anéantirait la société anarchiste de 2368.

Pour tenter d’empêcher le meurtre, quatre adolescents vont donc agir et, grâce à la machine inventée par un vieil ami, se faire projeter dans le passé ; plus précisément le jour de l’assassinat d’un certain John Lennon, le 8 décembre 1980. Peine perdue, le crime est perpétré, et nous pensons, nous lecteurs sans imagination, que l’histoire va se terminer à la page 60. Mais elle rebondit lors de péripéties incroyables que notre jeune romancière va nous  concocter ; elle semble prendre ainsi un malin plaisir à nous perdre dans des allers et retours extratemporels déstabilisants.

Ainsi, l’Histoire ayant été modifiée en amont, le retour en aval permet à une héroïne de retrouver son père précédemment mort mais que la modification du temps a épargné d’un accident fatal. Toutes péripéties qu’il est évidemment impossible de dévoiler à nos lecteurs.

Les situations insolites ne manquent pas au cours de ces pages, avec une touche particulière montrant que la romancière ne se prend pas trop au sérieux car tous ces voyages se font dans une sorte de machine à laver bricolée pour contenir les quatre jeunes voyageurs.

Arrivé à mi-parcours de ce livre, la tension est au maximum, et l’ouvrage se dévore à grande vitesse car on se demande comment tout cela va finir, comment notre conteuse va s’en tirer pour nous amener à la dernière page. La tâche sera menée avec succès, humour, fraîcheur, sens du drame et suspense.

Les cages sont faites pour être ouvertes

Les chaînes pour être brisées

Hellena Cavendi, Un air de liberté,

Chant d’orties éd., 2012, 184 p., 15 euros

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Sauter du balcon dans le vide

n’est jamais un acte morbide

Le Rêveur captif de Barthélémy Schwartz n’est pas une bande dessinée, nous dit-on. « Mais il y a des cases, du texte, des images ! » crie un personnage qui reçoit aussitôt un pavé sur la tête pour avoir proféré une telle incongruité, quand un autre déclare d’entrée que c’est « une approche poétique du rêve en bande dessinée ».

« Mais il n’y a pas de bulles dans ta bande dessinée, il faut une histoire, un héros, un début, une fin ! » Certes, il y a un suicide et puis des photos détournées, des emprunts graphiques divers, du collage, du floutage, etc. L’auteur nous avait déjà habitués à ces techniques dont nous avions reproduit quelques exemples dans la revue Réfractions.

Définir pour autant son propos n’est pas aisé. L’ouvrage présente un aspect autobiographique dans un univers de HLM de banlieue d’où le personnage central cherche à s’évader par des déambulations erratiques et des rêves ; rêves qui font place souvent aux cauchemars dont l’auteur tente une approche prudente pour les rendre inoffensifs. Car il faut « se jouer des cauchemars, parfois les attraper et les mettre dehors, c’est toujours une grande victoire mais sans cesse remise en jeu ».

De plus, dans l’appartement « il y a souvent des gens inconnus, ils y sont comme chez eux ». Et, quelquefois, les murs « tout un coup disparaissent ».

Bref, un quotidien où les « autres », obligatoirement hostiles, occupent la place, empiètent sur le territoire personnel. Où aller ?

Se jeter dans le vide est « une option qui est loin d’être négligeable » car « l’escalier est toujours dangereux » ; éviter de « toucher les marches en sautant de palier en palier », en « nageant » jusqu’à la sortie. Alors, le vrai rêve peut commencer quand « tout semble ouvert » par des flâneries dans les quartiers populeux, en allant « vers Paris ».

Ainsi, tout est bon pour que le prisonnier tente son évasion des HLM. Il y a également des échappées historiques et d’autres artistiques, toutes semblant sans liens entre elles comme dans le rêve mais faisant unité car elles sont l’univers de l’auteur, un univers marqué par le surréalisme et les situationnistes et par une culture qui va de Kafka à l’inconnu Henry Darger et à quelques autres.

Et puis l’auteur nous dit : « Ces rêves ont cessé quand j’ai mis un terme brutal à mes relations conflictuelles avec mon père. » Ce livre, d’excellente facture il faut le dire, se termine par une déclaration d’amour à sa compagne, Ève ; façon de nous quitter que nous avons particulièrement appréciée.

Barthélémy Schwartz, le Rêveur captif,

Apocalypse éd., 2012, 152 p., 29 euros

Chroniques à retrouver sur le site cerclelibertaireJB33

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