Essais sur l’ingouvernable, Achaïra, 30 juin 2011

Christian Ferrer, Têtes d’orage, essais sur l’ingouvernable,
Rue des Cascades éd., 2011, 192 p.

Il s’agit de cinq essais : Électrons libres − Gastronomie et anarchisme − Le mystère et la hiérarchie − Les casseurs de machine − Une pièce de monnaie valaque. C’est un livre un peu déroutant parce que…

… parce que notre auteur parle de l’anarchisme comme d’un animal, plus étrange que terrifiant, et en voie de quasi-extinction ; être qui ne devrait sa survie, entre autres raisons, qu’à la fermeté éthique maintenue et qu’à une irréductibilité politique. Pour cet Argentin, l’anarchisme n’est plus − et nous pouvons comprendre sa nostalgie en regard du passé de son pays : « Il y a cent ans, l’anarchisme était un mouvement organisé, culturellement significatif et politiquement redouté. » − ; l’anarchisme n’est plus ; ou plutôt il n’est plus ce qu’il était, parce que Christian Ferrer fait référence là à un anarchisme, disons classique, sans trop vouloir penser que l’anarchisme, comme il l’exprime pourtant plus loin, coule souterrainement dans les entrailles de la société, et qu’il rejaillira dans le futur sous d’autres formes. Car s’il existe un anarchisme historique, il en est un autre : éternel ; et on parle maintenant d’un post-anarchisme.

L’anarchisme est ce qu’il sera.

Les anarchistes, annonciateurs des libertés et praticiens de la liberté, furent « têtes d’orage » − expression des surréalistes − dans les bouleversements des sociétés.

Électrons libres : C’est dans ce premier essai que l’on voit que l’auteur traite ici moins de l’anarchisme en général que des anarchistes vivant leurs idées. Et nous avons droit à une description archétypale de ces anarchistes du passé, description très noircie ou exagérément idéalisée ; et Ferrer, installé dans un futur imprécis, en parle avec beaucoup de nostalgie, se posant la question de ce que serait devenu le monde sans les anarchistes ; l’Occident se nourrissant encore maintenant des innovations semées par leur imagination prolifique.

Ce qui est remarquable, c’est que les anarchistes ont toujours été − à quelques exceptions près, en Espagne par exemple − plutôt minoritaires dans les sociétés, et toujours au bord de l’extinction. Il a donc fallu un « immense effort individuel » pour que « l’idée » survive, effort facilité par la grande souplesse de la théorie et de la praxis et par la quelquefois extravagante biodiversité de l’esprit libertaire : « Chaque existence anarchiste se transformait donc en preuve, en témoignage vivant, d’un avenir anarchiste. » L’anarchiste était un « électron libre au milieu de l’asservissement mental général ».

Pour Ferrer, l’une des inventions organisationnelles parmi les plus spectaculaires vécue par les anarchistes, c’est le « groupe affinitaire » : structure qui se caractérise par sa « souplesse empathique », sa « confiance mutuelle » et sa « réciprocité horizontale », alternative à l’ordre du travail et à la famille bourgeoise.

Et Ferrer exprime les excellentes opinions qu’il maintient dans sa mémoire de ces anarchistes du passé en écrivant : « Ils n’ont jamais menti ni sur ce qu’ils étaient ni sur ce qu’ils voulaient. […] Leur sincérité politique était une “obligation identitaire”. »

Gastronomie et anarchisme : « L’authentique maître de la Patagonie au XIXe siècle était le vent… » Ce n’étaient pas les Indiens Mapuches ! Ce territoire fut parcouru par un roi d’opérette, des Gallois, colons communautaires, un général tueur d’Indiens et un anarchiste : Errico Malatesta qui, à cette époque, cherchait… de l’or ! À l’aide d’une « géographie spirituelle » qui « met en évidence les pas perdus, les sentiers oubliés, les routes abandonnées », il ne trouva qu’une pyrite dénommée l’or des fous.

Si « la liberté se niche dans les grands espaces », c’est pourtant en Patagonie que se situait le bagne d’Ushaia. C’est également là, en 1921, que fut massacré un millier d’ouvriers ; épisode relaté par Osvaldo Bayer dans la Patagonie rebelle, livre édité par l’Atelier de création libertaire.

Et la gastronomie ? Le syndicat des boulangers, que Malatesta aidera à fonder, créa des petits pains portant les noms de « flicards, bombes, pets-de-nonne et autres jésuites » ; ces viennoiserie ainsi baptisées ne scandalisent plus personne…

Le mystère et la hiérarchie : Il est dit que l’anarchisme aurait pu ne pas exister ; l’anarchisme naît devant le mystère du fait hiérarchique : « L’anarchisme serait donc une substance morale flottante attirant par intermittence les énergies réfractaires de la population. »

L’anarchisme est le contrepoids de la hiérarchie, mais l’anarchisme fonctionne aussi par affinité : « L’affinité est la substance sociale de l’anarchisme » s’ouvrant sur une perspective élargie, c’est-à-dire l’amitié qui conduit à la fraternité révolutionnaire, à l’entraide économique, politique, psychique, etc.

Les Casseurs de machine : Autrement dit, les luddites. Le sujet ne peut que toucher quelqu’un qui a cassé des machines lors d’une grève, il y a déjà quelques années.

À partir de 1812, en Angleterre, abîmer une machine pouvait conduire à la potence ; ils furent un certain nombre, à l’époque, à être pendus  par le cou jusqu’à ce que mort s’ensuive. Luddite, du nom de Ned Ludd, personnage inventé par les ouvriers pour détourner la répression. Les luddites ne voulaient pas prendre le pouvoir politique mais simplement lutter d’égal à égal avec les nouveaux maîtres de l’industrie. Les luddites n’avaient pas de leaders, pas d’organisation centralisée. « Les luddites ne rejetaient pas toute technologie, mais simplement celle impliquant un dommage moral à leur vie quotidienne. » Les luddites furent parmi les premiers à nous interroger sur la violence technique.

Une pièce de monnaie valaque : À partir d’une petite pièce de monnaie, « noirâtre et solitaire », trouvée sur l’étal d’un numismate ambulant, sur un marché aux puces de Buenos Aires, va naître une sorte de rêverie littéraire et politique. L’Histoire est là, déchiffrée dans une pièce de bronze de deux paras, frappée vers 1770 en Valachie, un État tampon entre les Ottomans et les Russes ; Valachie qui eut pour prince un certain Dracula, le fils du Diable, l’incarnation du mal. Nous disions rêverie politique, mais il s’agit également d’une réflexion sur la circulation de l’argent, sur l’échange des valeurs, sur la frappe de la monnaie : un roi de Patagonie, royauté d’opérette citée plus avant, créa lui aussi une monnaie qui ne valait absolument pas un kopeck quand, de leur côté, les anarchistes aragonais, en 1936, abolirent tout simplement l’argent dans certaines collectivités.

Allez que la nuit vous soit bonne et bien noire !

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